Nos coups de cœur

Distance - Ivan Vladislavic
Distance
Ivan Vladislavic
Zoé

Dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui, Joe, écrivain, contacte Branko son frère aîné, lui demandant son aide pour reparcourir ses carnets et archives. L’aider à se dépatouiller dans son actuel projet, son livre sur Mohammed Ali.

A tour de rôle, ils prennent ainsi la parole nous plongeant 40 ans plus tôt.
Distance raconte alors la fascination d’un enfant pour le héros qu’il s’est construit, compilant tout ce qui était possible. Héros clivant dans le monde entier à l’époque, et particulièrement dans une famille blanche des 70’s en Afrique du Sud. Mais bien évidemment, le prétexte est très beau pour raconter beaucoup d’autres choses.
De la boxe, des billes, une vie de famille et Simon Templar pour le nouveau roman d’Ivan Vladislovic, et une réussite incontestable.

Chavirer - Lola Lafon
Chavirer
Lola Lafon
Actes Sud

Dans les années 80, Cléo grandit en banlieue parisienne dans une famille modeste et à 13 ans se rêve danseuse. La représentante affable d’une obscure fondation la remarque à la MJC et entreprend de séduire Cléo en lui faisant miroiter une bourse généreuse délivrée par la fondation. Cléo va lentement se retrouver aux prises avec un réseau de prostitution dans lequel elle précipitera d’autres collégiennes.

Prisonnière d’un système qui l’avilie et la rémunère, elle endosse le double rôle de victime et de coupable. Devenue danseuse professionnelle sur les plateaux de télévision puis dans une revue parisienne, Cléo se débat pour parvenir à vivre avec ce passé qui la hante.

Lola Lafon met en lumière des corps laborieux et ciselés, adorés et souffrant à travers un personnage fort aux contours changeant que ses pairs parviennent difficilement à cerner tant Cléo est insaisissable.

La Petite dernière - Fatima Daas
La Petite dernière
Fatima Daas
Notabilia NsB

Pourquoi on devrait choisir ? Fatima Daas est la petite dernière, elle est toujours à côté, jamais à sa place. Fatima Daas veut renoncer à aucune de ses identités plurielles, elle ne veut pas choisir alors elle trouve urgence à écrire. Parce qu'écrire ici, c'est rendre possible, c'est faire advenir, c'est marier les contradictions. C'est être qui on veut, comme on veut. Et c'est fort et très beau.

Les Dynamiteurs - Benjamin Whitmer
Les Dynamiteurs
Benjamin Whitmer
Gallmeister

Le nouvel uppercut de l'extraordinaire et inénarrable Benjamin Whitmer. Bien décidé à donner voix à celles et ceux fracassés par le rêve américain, les laissés pour compte, Benjamin remonte un peu dans le temps pour nous livrer un récit qui se déroule à Denver, fin du XIXème siècle.
C'est gouailleux, ça jure à mort, c'est noir comme un tableau de Soulages. C'est comme votre pote méga rustre et pas super délicat qui vous prend franchement par les épaules pour vous raconter avec une immense tendresse une sacrée histoire, faite de clodos improbables, d'enfants abandonnés, de flics corrompus, et de truands au grand cœur (mais un peu portés sur la bouteille et les explosifs). C'est souvent gore et sanglant mais toujours jouissif, ça file à la vitesse d'un mustang au galop, et c'est surtout, surtout porté par une écriture libre et sublime (et une traduction toujours aussi dingue de Jacques Mailhos), qui évoque immédiatement les plus grands, comme Abbey, Steinbeck, Faulkner, et quelques autres...

Permafrost - Eva Baltasar
Permafrost
Eva Baltasar
Verdier

Le personnage créé par Eva Balthasar ne se croit pas fait pour la vie. Ceci depuis le début presque. Elle va d’abord décrir comment par la force des choses, elle va en permanence se protéger, notamment des femmes qui l’entourent depuis l’enfance.

Peu faite pour la vie, peu faite pour les autres, elle va se créer à chaque étape, son espace d’isolement, toujours rempli de désir, celui des livres et des vies lues, celui aussi du corps des autres.

Permafrost est un texte tout bonnement magnifique, d’une finesse et d’une justesse vraiment rare où jamais la complaisance ne point, une carapace où très souvent la vie essaie de se faufiler.

Arène - Négar Djavani
Arène
Négar Djavani
Liana Levi

A Paris dans le Belleville contemporain, la police retrouve un jeune garçon assassiné. Dans la rue qui jouxte la cité, un jeune golden boy pétri d’ambition est persuadé qu’il est la cause de cette mort. A quelques pas de là une policière est filmée parmi les camps de migrants en train de donner un coup de pied à un corps gisant.

Dans la capitale violente et à bout de souffle, les vies et les morts se croisent, se tissent, se mêlent, à l’insu des protagonistes. 

Gladiateurs contemporains, leurs contradictions, leurs ambitions, leurs angoisses, leurs amours palpitent dans chacun de leurs actes et les jettent dans l’Arène de la ville et de ses réseaux.

L’auteure signe ici un roman noir, labyrinthique, haletant, au ton critique et grinçant, dans un tout autre registre que son premier roman Désorientale.

Les Nuits d'été - Thomas Flahaut
Les Nuits d'été
Thomas Flahaut
L'Olivier

Le temps d'un dernier été, Mehdi et Thomas passent leurs nuits à l'usine vouée à fermer. Louise consacre sa thèse aux ouvriers frontaliers entre France et Suisse.

Thomas Flahaut noue autour de ses personnages un texte qui dissèque le poids de l'héritage social, de l'héritage familial, des grands projets et des désillusions, du désarroi. Personnages forts permis par la fiction qui tend à dire un réel, à le sonder, à rendre compte.

Les Métamorphoses - Camille Brunel
Les Métamorphoses
Camille Brunel
Alma

Voilà un roman particulièrement insaisissable et des plus difficiles à transmettre.

Non pas que le sujet soit particulièrement clivant ou choquant, mais l'angle d'approche (enfin, plutôt la frontalité) de l'auteur désarçonne, sidère, et surtout interroge.

Auteur de La guérilla des animaux (Alma, 2018), Camille Brunel revient avec un récit d'anticipation sur un thème qu'il défend ardemment et qu'il connait particulièrement, la cause des animaux (et leur prochaine extinction annoncée).
L'entrée en matière se veut directe, et vous embarque tambour battant dans une dystopie fulgurante, où le monde est devenu le siège d'une pandémie fulgurante, qui transforme les humains en animaux.
Voilà le pitch. Le livre va évidemment bien au-delà de ce simple postulat, et transcende les codes des récits d'anticipation pour nous livrer une fable animaliste à la fois effrayante et merveilleuse.
Je me garderai bien de vous expliquer ici le pourquoi du comment, mais je ne peux que vous inviter à vous laisser embarquer dans ce conte cruel, dans ce récit hors normes dont la tension monte crescendo. Saisissez-vous de cette fiction alerte et trépidante qui se lit comme une urgence, et qui vous délivre dans un final des plus éblouissants.
Beau, fou et donc plus que nécessaire.

Trencadis - Caroline Deyns
Trencadis
Caroline Deyns
Quidam

Trencadis pourrait n’être qu’une biographie de Niki de Saint Phalle que le livre serait déjà réussi, car le portrait d’une femme décidée, féministe incontestable dans la liberté qu’elle a toujours revendiquée, celui d’une artiste étonnante, dérangeante mais unique, est d’emblée parfaitement réalisé.

Mais le texte mosaïque de Caroline Deyns est également d’une inventivité jamais forcée qui donne au personnage toute sa force et son relief et à son auteure, la certitude d’avoir commis un très beau roman.

Betty - Tiffany McDaniel
Betty
Tiffany McDaniel
Gallmeister

Grande saga familiale, Betty oscille constamment entre pureté et souffrance, infinie douceur et horreur absolue. Betty est la quatrième fille de la

famille Carpenter qui compte huit enfants nés d’une mère blanche à la sensibilité instable et d’un père Cherokee, conteur inépuisable.

Outre la ressemblance physique avec son père qui lui vaut le rejet de ses semblables, Betty partage avec lui une relation lumineuse et forte qui donnera à celle qu’il appelle sa Petite Indienne la conscience de son importance et de sa puissance.

Amoureuse des mots, l’écriture permettra à Betty de surmonter avec courage une enfance jalonnée de drames familiaux et de haine raciale.

Histoires de la nuit - Laurent Mauvignier
Histoires de la nuit
Laurent Mauvignier
Minuit

A la Bassée, minuscule hameau presque désert, la vie s'écoule sinon tranquillement au moins sans histoires. Le temps s'étire, on prépare une fête d'anniversaire et tout bascule. C'est dans cette longue attente avant la nuit que le détail s'affine et s'impose. C'est dans cette lenteur que la tension se crée, qu'on va dans les tréfonds. Mauvignier met en scène des personnages faillibles, complexes, à nu. L'infini petit devient littérature, Histoires de la nuit est implacable, on ferme le texte soufflé.

Les Buveurs de vent - Franck Bouysse
Les Buveurs de vent
Franck Bouysse
Albin Michel

Dire qu’on l'attendait est un doux euphémisme. Découvert et encensé à la Manufacture de livres (on lui doit notamment Grossir le ciel, Glaise et plus récemment l'inoubliable Né d'aucune femme), Franck Bouysse est publié cette année chez Albin Michel, pour nous livrer une histoire dont il a seul le secret.
Une vallée lointaine, des enfants lumineux et soudés vivant au rythme des vibrations du chemin de fer d'un viaduc lorsqu'ils s'y suspendent, une famille à l'histoire tâchée par les remords et l'aigreur, et un drame latent que l'on sent monter, orchestré par un personnage qui a jeté son humanité au plus profond d'un gouffre béant.
La langue est belle, très belle. Les mots sont pesés, savamment orchestrés.
Le roman n'a peut-être pas la portée de son précédent, mais il saura assurément vous emporter au fin fond de cette contrée, peuplée de taiseux, de grands-pères bienveillants, d'adultes résignés et de fratries unies jusqu'à la mort. Les personnages sont bien plus complexes qu’ils n’y paraissent, et offrent au récit une dimension humaine plus que nécessaire au regard de ce qui s'y joue.
Un roman fort et puissant, qui vous donnera irrésistiblement envie d'exhumer les vieux secrets de famille qui s'y terrent et de tordre le cou à l'injustice des puissants.

Patagonie route 203 - Eduardo Fernando Varela
Patagonie route 203
Eduardo Fernando Varela
Métailié

Western sud-américain. Road Trip loufoque, Patagonie route 203 assume en même temps qu’il se joue, de ces codes et de ces genres.

Parker a trouvé la planque parfaite pour combler son besoin de solitude : parcourir les routes de Patagonie pour convoyer de mystérieuses marchandises d’un point à un autre.

Les délais sont souvent un détail. La contemplation est continuellement au rendez-vous. Buenos Aires et ses problèmes sont bien loin.

Seuls le vent, personnage incontournable du roman, et quelques interlocuteurs, bien facétieux (on s’ennuie beaucoup dans ce désert, on y devient peut-être fou aussi), qui donneront lieu à des dialogues aussi hilarants qu’absurdes, viendront troubler la tranquillité recherchée de Parker. Jusqu’à une certaine fête foraine, jusqu’à la rencontre avec Maytèn…

Black Manoo - Gauz
Black Manoo
Gauz
Le Nouvel Attila

Troisième roman de Gauz aux éditions du Nouvel Attila, Black Manoo nous emmène à Belleville dans le sillage d’un jeune Ivoirien qui débarque du quartier de Cocody, Abidjan dans un costume écarlate digne du Baron Samedi. Rapidement, Emmanuel dit Black Manoo trouve toit et couvert grâce à son réseau d’ancien toxicomane et à sa tchatche philosophe. De squat en bar clandestin, les tableaux s’enchaînent, parfois historiques, souvent mémorables, au cœur d’un quartier de la débrouille, de la gouaille, de l’entraide et des bons mots. Personnage de génie, Black Manoo permet aussi à l’auteur de moquer la société française avec franchise et humour.

Nickel Boys - Colson Whitehead
Nickel Boys
Colson Whitehead
Albin Michel

A la suite d’une erreur judiciaire, le jeune Elwood atterrit à la Nickel Academy, terrible institution de correction déguisée en pensionnat disciplinaire respectable. Ce sont les années noires de l’Amérique ségrégationniste et des inégalités raciales que Colson Whitehead, sonde ainsi.

Car, il sait parfaitement nouer le fait au retentissement actuel saisissant, et la fiction, impeccablement entrelacés. Car il sait génialement nous tenir autour d’un scénario dont l’ultime rebondissement nous sèche. Car il sait toujours nous faire osciller entre espoir et l’inéluctable coup de massue de l’injustice. Car, enfin, il sait comment maintenir un plaisir intense de lecture en poursuivant en avant son travail sur les consciences. Pour tout cela Il nous livre encore un roman génial.

Pour Lucky - Aurélien Delsaux
Pour Lucky
Aurélien Delsaux
Notabilia NsB

Grosse claque que ce Pour Lucky, tant pour la profondeur des personnages, pour la parfaite captation de leur environnement, que pour la langue créée par Aurélien Delsaux, d’une inventivité folle en même temps que d’une grande simplicité, « virevoltant couteau papillon » (cf. Nicolas Mathieu).<
Lucky entre au lycée, sans trop le vouloir, on l’envoyait en mécanique sans lui demander son avis, mais il n’y avait plus de place. Avec "Mother", ils vivent chichement dans une cité. On imagine une petite ville, en bordure d’une campagne immédiate, voire de la montagne.
Et Pour Lucky, le temps d’une année scolaire et de deux étés, avec Diego et Abdoul, c’est évidemment cette notion de l’enfance qui s’éloigne, des jeux simples encore en court, du premier intérêt pour l’amour, des confidences, des projets futurs, pas ici forcément… C’est aussi l’histoire d’une amitié formidable entre ces trois garçons que beaucoup de choses séparent, mais que la géographie des oubliés rassemble.
Comment Aurélien Delsaux capte aussi bien ces jeunes, à cet endroit, aujourd’hui (cela pourrait bien être ailleurs et un peu avant, un peu après), est un mystère fulgurant. Et comme la manière dont il nous embarque est remarquable, on lit ce Pour Lucky d’un souffle.