Nos coups de cœur

Pour Lucky - Aurélien Delsaux
Pour Lucky
Aurélien Delsaux
Notabilia NsB

Grosse claque que ce Pour Lucky, tant pour la profondeur des personnages, pour la parfaite captation de leur environnement, que pour la langue créée par Aurélien Delsaux, d’une inventivité folle en même temps que d’une grande simplicité, « virevoltant couteau papillon » (cf. Nicolas Mathieu).<
Lucky entre au lycée, sans trop le vouloir, on l’envoyait en mécanique sans lui demander son avis, mais il n’y avait plus de place. Avec "Mother", ils vivent chichement dans une cité. On imagine une petite ville, en bordure d’une campagne immédiate, voire de la montagne.
Et Pour Lucky, le temps d’une année scolaire et de deux étés, avec Diego et Abdoul, c’est évidemment cette notion de l’enfance qui s’éloigne, des jeux simples encore en court, du premier intérêt pour l’amour, des confidences, des projets futurs, pas ici forcément… C’est aussi l’histoire d’une amitié formidable entre ces trois garçons que beaucoup de choses séparent, mais que la géographie des oubliés rassemble.
Comment Aurélien Delsaux capte aussi bien ces jeunes, à cet endroit, aujourd’hui (cela pourrait bien être ailleurs et un peu avant, un peu après), est un mystère fulgurant. Et comme la manière dont il nous embarque est remarquable, on lit ce Pour Lucky d’un souffle.

Moi le Suprême - Augusto Roa Bastos
Moi le Suprême
Augusto Roa Bastos
Ypsilon

Il est quand même assez rare qu’un livre ait autant d’impact au moment de sa lecture. Celui-ci le conserve de surcroit des semaines, voire des mois après.
Jose Gaspar de Francia fut dictateur perpétuel de son pays de 1816 à sa mort en 1840. Sous son régime, le Paraguay a tenté, jusqu’à l’obsession de gagner et conserver son indépendance face à l’ingérence de ses voisins argentins et brésiliens mais aussi européens et nord-américains. Il a terrassé les élites civiles et militaires en place pour donner l’occasion au peuple de vivre un destin commun et égalitaire. Répartition des terres, instructions et indépendance financière et agricole, furent son credo. Sous son règne également, la terreur à éteint toute forme d’opposition et d’ingérence à la parole du Suprême.
Augusto Roa Bastos fait donc de cette histoire, politique, idéologique, diplomatique très complexe, un roman monstre.
Une forme magistrale. A la première personne le plus souvent, le dictateur lui-même livre ce récit, à la fin de sa vie. Son Histoire de son règne. Et ceci grâce à plusieurs "sources" : une circulaire perpétuelle à laquelle vient s’incruster le dialogue avec le secrétaire-copiste particulier, les carnets privés, les digressions oniriques, les souvenirs. Une Histoire que le romancier viendra, de façon tellement géniale et subtile, contrebalancer, évidemment, imaginant la présence du compilateur lui-même, réel ou prolongement de l’auteur, par quelques incursions et par l’appareil critique composé de nombreuses notes de bas de page.
Document historique, transe cosmogonique verbale, voix d’outre-tombe, le roman dans son invention permanente, Moi le Suprême est impressionnant et assurément un livre unique magistral et extraordinaire.


 

Françoise en dernier - Daniel Grenier
Françoise en dernier
Daniel Grenier
Le Quartanier

Françoise, jeune fille du Québec contemporain. A priori, sans histoire, scolarité et famille sans aspérités. Mais une personnalité singulière qui s’affirme. S’arrangeant, dans sa vie sociale, pour maintenir l’exacte distance nécessaire à sa tranquillité. Ayant construit une relation de confiance silencieuse avec ses parents. S’octroyant la liberté de "disparaître" quelques jours, et revenir et cultivant le goût de la solitude, celle qui ne sera concédée qu’aux rencontres privilégiées.
Plusieurs raisons lui donnent donc le désir, cet été-là, le bac en poche, de prendre la route vers les USA. Le prétexte du pèlerinage Kurt Cobain, retrouver sa "correspondante ferroviaire", partir sur les traces d’Helen Klaben, cette femme qui survécu dans les forêts du Yukon 49 jours avant d’être secourue, et dont un numéro de Life de 1963 (objet de grande valeur pour Françoise) relate l’épreuve.
Des kilomètres avalés, une propension à suivre son instinct, à se faire confiance et à faire confiance aux quelques-uns qui s’approchent, et surtout, l’affirmation d’un principe tenace : ne pas rogner sur sa soif de liberté.
Daniel Grenier invente Françoise qui ne cesse de vouloir élargir son horizon, et l’élan qu’il provoque grâce à sa langue est assez formidable.

J'adore - Mieko Kawakami
J'adore
Mieko Kawakami
Actes Sud

Hegeata et Mugi, deux enfants japonais se racontent l’un après l’autre (2 parties successives). Ce que c’est qu’être l’enfant unique dans une famille monoparentale avec chacun un adulte peu commun. Ces deux enfants-là, ces deux points de vue, sont des personnalités étonnantes en devenir, mais déjà tellement attachantes et curieuses dans leur manière de raconter un quotidien riche de rites de passage. Vers la classe supérieure, vers l’adolescence, vers les projets, vers la découverte de secrets.
Mieko Kawakami compose une chronique très cinématographique, très réaliste et troublante de justesse, réussissant à situer son scénario à la hauteur des enfants de 12 ans et aussi bien dans le Japon d’aujourd’hui que dans une géographie plus universelle tant elle évite les clichés.
Et puis bien sûr la succession des deux narrateurs permet encore mieux l’apparition d’une amitié indéfectible qu’ils vont se construire, en même temps qu’elle permet une progression très habile dans l’aventure qu’ils vont vivre ensemble.
J’adore est un roman vraiment plein de douceur et de bienveillance qui capte parfaitement cet âge où naïveté et clairvoyance se mêlent. Surtout, c’est un roman qui se lit d’une traite avec un plaisir croissant.

La mémoire tyrannique - Horacio Castellanos Moya
La mémoire tyrannique
Horacio Castellanos Moya
Métailié

1944, Salvador. Le pays s’apprête à vivre un bouleversement. Ni le premier, ni le dernier, nous le savons aujourd’hui pour un pays qui n’a eu de cesse de subir les interventions et les "amitiés" extérieures.
Horacio Castellanos Moya choisit un point de vue extrêmement intéressant pour nous relater le déroulé du putsch raté qui tente de renverser le dictateur en place, le « sorcier nazi », et les semaines qui suivront. Celui d’une famille très installée, dont les liens avec la bourgeoisie, le pouvoir, civil et militaire, sont établis mais dont les consciences vont se révéler.
Alternativement, il utilise deux registres. Le journal intime d’abord, celui d’Haydée, dont l’inquiétude croit, d’abord pour son mari Périclès, journaliste critique du pouvoir, envoyé en prison quelques jours avant le putsch comme régulièrement, et dont il devient difficile d’avoir des nouvelles en cet état de sécurité maximum. Ensuite pour son fils ainé Clemente, condamné à mort suite aux événements. Fuite haletante qui constitue le deuxième récit.
Chez elle naîtra une nouvelle conscience, celle de l’injustice, celle de la possibilité d’une cause commune, et féminine, celle de la nécessité de réorganiser autrement la rébellion. Chez lui, se révélera une personnalité inconséquente, pleutre et autocentrée, loin de l’image du révolutionnaire, mais qui fournira au roman une formidable respiration, parfois très drôle.
La mémoire tyrannique est encore une fois une œuvre très fine et très riches de voix, de formes, de destins, ainsi qu’un lourd enseignement.

Ma première journée au FBI - Jean-Paul Chabrier
Ma première journée au FBI
Jean-Paul Chabrier
Le Tripode

Ozzy Tristano s’apprête à vivre une journée pleine de questions. Ce qui pourrait s’apparenter à une promotion, intégrer le FBI après de nombreuses années comme flic au 87e district de New York, lui semble en réalité très étrange. Car, en effet, il n’a pas la moindre idée du pourquoi de cette "mutation". Si l’on considère qu’en plus, ses dernières affaires l’ont quelques peu laissé amoindri, un bras en écharpe et éclopé de partout, si l’on compte que sa femme lui a annoncé la veille, comme une excellente idée, sa décision de le quitter, on arrive au résultat d’un Ozzy, perplexe, fatigué, bref pas très en forme.
Tous les codes d’un excellent polar sont rassemblés par Jean-Paul Chabrier : un héros mal en point mais qu’on imagine malin, New York, la nuit et sa ribambelle d’escrocs menaçants, une femme d’autant plus belle et mystérieuse qu’elle devient fuyante.
Cependant, cette nuit que nous allons vivre avec Ozzy se révèlera être une vraie psychanalyse du héros, flic new-yorkais. Ma première journée au FBI est assez peu un livre d’action mais plutôt un roman où ces codes mis en avant, passent sur le divan. Une nuit de déambulation dans la ville, où les rencontres réelles et celles heureusement évitées nous donnera l’occasion d’interroger notre penchant pour ce genre.

La soustraction des possibles - Joseph Incardona
La soustraction des possibles
Joseph Incardona
Finitude

Encore une fois, Joseph Incardona nous embarque dans une histoire impossible : les soucis des ultra-riches – du rififi chez les winners. Mais il maîtrise tellement l’art et la manière de nous forcer à le suivre que nous le faisons avec beaucoup de délectation.
Aldo est prof de tennis pour femmes de riches financiers et arrondit cyniquement et significativement ses fins de mois par les à-côtés que lui procurent la fréquentation de tels cercles. Svetlana occupe, elle, un très bon poste dans ce genre de cercle, celui des banques d’affaire. Son seul défaut pour en atteindre les derniers échelons : être une femme.
Nous sommes en Suisse à la fin des années 80 et tout est permis pour faire de l’argent en col blanc.
En effet, pour aller dans le sens de l’auteur lui-même, La Soustraction des possibles est une histoire d’amour : sincère semble-t-il, mais aussi sentimentale que l’association est pragmatique. Un duo qui en veut plus et avant tout dépasser une bonne fois pour toute ses origines modestes et se tailler une réelle part du gigantesque gâteau qu’ils ont devant les yeux tous les jours.
C’est aussi une histoire d’amour de Joseph Incardona pour ses personnages, bons comme vraiment détestables, ou détestables mais bons. Et bien sûr, il nous fait nous aussi nous attacher à quelques-uns de ceux-là grâce à ses nombreux clins d’œil dont il a le secret (en plus d’être souvent drôle) et grâce au scénario sombre dans lequel il fait immanquablement glisser son roman.
Transformation d’argent sale dans des bureaux feutrés, fructification et casse du siècle, la description des mécanismes d’une finance enfin complètement décomplexée y est limpide et constitue le théâtre de ce roman noir décidément pas comme les autres.
Et puis il y a Ramuz, douceur malicieusement insérée dans ce monde de brutes.

Projectiles au sens propre - Pierre Senges
Projectiles au sens propre
Pierre Senges
Verticales

Comme point de départ, un film : La Bataille du siècle (1927). Ou plutôt une citation de Stan Laurel : « On a voulu faire en sorte que chaque tarte ait un sens ». Considérant que le nombre de tartes à la crème lancées dans cette œuvre de 20 minutes environ approche l’indécent et le dément, on se figure la malice ou l’orgueil du comédien, et l’on reconnait là l’occasion, la faille du siècle parfaite à ce que Pierre Senges démarre un texte délirant (au sens propre).
L’art de la digression poussée jusqu’à l’outrance, jouant en double avec celui de l’analyse la plus pointue : et voilà comment ce qui aurait pu n’être pas grand-chose devient un roman délicieux qui emprunte à l’essai sa tactique.
L’industrie du cinéma hollywoodien à ses début, du moins juste avant la parole, y est disséquée dans ses plus absurdes mécanismes et les coulisses d’un tel projet de production nous y sont dévoilées avec autant d’humour que d’intelligence. La condition des figurants, la psychologie des cascadeurs de la tarte, le travail constant et minutieux des scénaristes, l’industrie pâtissière si florissante à l’époque et bien sûr l’équipe des faiseurs de sens dont la masse de travail rend le résultat presque impossible mais qui feront preuve, visiblement, d’une abnégation comparable à celle des chercheurs d’or. Pierre Senges convoquera pour les aider plus de spécialistes qu’il n’en existe, le collège des philosophes, les historiens les plus pointus, et même les proto-théologiens les plus tatillons pour inventer des rencontres, des dialogues aussi pertinents que burlesques.
Projectiles au sens propre est une vraie gourmandise.

Louisiane - Fabienne Kanor
Louisiane
Fabienne Kanor
Rivages

Louisiane, le dernier court roman de Fabienne Kanor nous plonge bien sûr à la Nouvelle Orléans pour une enquête prétexte, pas comme les autres qui s’avérera bien sûr plus que complexe.
Nathan est arrivé en France, du Cameroun, adolescent. Aujourd’hui quarantenaire, sans perspective extrême, il caresse le rêve de vivre de son écriture et semble enfin avoir trouvé LE sujet, LE détonateur : recherche des informations sur le parcours d’un parent dont on a perdu la trace depuis qu’il se serait exilé en Louisiane (USA). C’est aussi léger de ces quelques munitions que lourd de cette impression qu’il laisse si peu derrière lui, qu’il s’envole donc pour la Nouvelle Orléans.
Guidé par Zaac, il va arpenter la ville post-Katrina et ses environs, de Treme à Bâton Rouge, en passant par une ancienne plantation de coton, et faire moult rencontres marquantes et déterminantes. Le résultat de son « enquête » s’avérera bien vite secondaire. C’est plutôt le poids de l’exil passé et présent, celui de la condition (différente mais comparable) des noirs aux USA et en Europe, comme un passé commun qui ne passe pas, ainsi qu’une sorte de métaphysique du départ qui vont venir peser sur ses pensées, et nourrir ses incertitudes.

Le Romand noir de l'Histoire - Didier Daeninckx
Le Romand noir de l'Histoire
Didier Daeninckx
Verdier

Ce méga volume réunit en quelque sorte 40 ans d'écriture. Il compile des nouvelles écrites, et pour la plupart publiées, depuis le début de Didier Daeninckx dans l'écriture jusqu'à aujourd'hui, et chose surprenante, dixit l'auteur, d'où il se suggère à lui-même qu'il n'a pas beaucoup progressé, une cohérence et une belle continuité stylistique se forme à la lecture de l'ensemble.
On retrouve dans cette somme les ingrédients, combats et compagnonnages habituel de Daeninckx, spécialiste du polar social, héritier du grand roman social du XIXe siècle, observateur pointu de la vie politique d'hier et d'aujourd'hui. Sa faculté à se jouer de la fiction (toujours) pour mieux rendre compte des évènements, des mouvements, des changements est partout un régal.
Un peu plus de 80 nouvelles, donc, organisées chronologiquement, et chapitrées comme un manuel d'Histoire, depuis 1855 jusqu'à 2030. Ceci en fonction du repère à la frise auquel le texte, ou l'un de ses fils narratifs est dédié. Le formidable souffle de la Commune, la barbarie de la Grande Guerre, l'Algérie notamment, sont des repères forts du recueil. Aussi parce qu'ils sont des balises de l'histoire intime de l'auteur.
80 nouvelles environ où le Nord parisien et Aubervilliers en particulier se taille la part du lion mais où less géographies sont néanmoins multiples. L'Espagne enflammée, les heures sombres des colonies françaises en Afrique, Asie et au Pacifique.
La considération de Didier Daeninckx pour l'Histoire rejoint chez lui une volonté de conserver une colère montée dans les combats passés, comme pour mieux être apte au combat présent et futur. Elle rejoint une volonté de penser le fait historique par la fiction et donc, par la voix de ceux qui justement, ne l'ont pas écrite et l'ont subie. Elle rejoint une volonté, enfin, de rendre compte de ces territoires qui changent, et de ces liens sociaux qui disparaissent.
Impossible de rester insensible, le Roman noir de l'Histoire est un coup de maître, de 40 ans de maturation.

 

Longjaunes son périple - Howard McCord
Longjaunes son périple
Howard McCord
La Barque / La Grange Batelière

On avait adoré comme nous L'homme qui marchait sur la lune (Gallmeister), on est littéralement tombé sous le charme de la poésie d'Howard McCord.
Longjaunes son périple est un chant (en 4 parties) sec et plein, comme un contenu trop à l'étroit dans son contenant. C'est un voyage de recherche permanent, inspiré des expéditions de son auteur dans les 4 coins du monde, du Midwest américain, à l'Himalaya en passant par l'Islande. Un périple de retour d'un vieux sage indien. Une entreprise spirituelle du départ, du parcours, et de sa traduction dans la langue. Une quête presque chamanique, western vraiment sauvage et enthousiasmante. Sa lecture, la perspective de ces paysages et de ces instantanés, nous donne littéralement des fourmis dans les bottes.

Putain d'Olivia - Mark SaFranko
Putain d'Olivia
Mark SaFranko
La Dragonne

Magnifique ! Les éditions La Dragonne s'attaquent à la republication des opus de Mark SaFranko après la disparition très regrettée des éditions 13e note. Avec une nouvelle traduction en prime ! Et entre autres la tétralogie "Max Zajack", cet apprenti écrivain, débonnaire, bukowskien sur les bords, à la vie sans trop de lendemains.
Et ça débute par ce Putain d'Olivia où notre Max, de petits boulots en petits boulots, tous plus théoriques et brefs les uns que les autres, tente la vie de couple avec Olivia.
Olivia est une bombe, dans tous les sens du terme. Une femme complexe, écorchée, le vrai personnage du roman, dont les accès de tempérament, alternent avec la douceur des sentiments.
C'est toujours de l'impossibilité de s'en sortir à deux dont il sera question, de cet environnement précaire, parfois empli d'espoirs, souvent d'impasses, trop cycliquement de crises.
Mais c'est surtout, enfin, l'impossibilité d'écrire pour Max qui est le grand sujet du roman. C'est un but, une vocation apparemment, mais quelle est la recette pour y parvenir, quel est le dosage, entre vie matérielle satisfaisante, vie sociale épanouissante, recherche du calme, recherche de l'aventure ?
Mark SaFranko assène ses coups méthodiquement jusqu'au dernier round. Un vrai plaisir !

Francis Rissin - Martin Mongin
Francis Rissin
Martin Mongin
Tusitala

Bon sang de bois mais qui est-il ? Qui est Francis Rissin ?
Ça commence tranquille, mais bizarre. Des affiches arborant ce "simple" nom, Francis Rissin, fleurissent dans les endroits les improbables de la campagne. Sur le dos des fermes abandonnées, sur des troncs d'arbres le long des sentiers, presque comme destinées au hasard des curieux. Puis on les trouve sur les vitrines des commerces des petites communes, puis de plus en plus dans les agglomérations de plus en plus grandes. Francis Rissin occupe l'espace public et c'est bien le problème pour certain, le fol espoir pour d'autres : Il occupe les consciences, soulève, fascine ; préoccupe et inquiète en comparaison.
11 chapitres, 11 points de vue, 11 narrateurs se succèdent, s'entremêlent et commentent la montée en puissance de Francis. Ils témoignent donc de comment la rumeur, la médiatisation, le creux, le sens caché (mais quel est-il enfin ?) peuvent provoquer une remue-ménage tel que la France va frémir. Au point de se soulever ?
Tour à tour enquête, vaudeville, compte rendu factuel, récit "stripteasesque" ou grolandais, sérieux et comique, Francis Rissin (le livre) est parfaitement distrayant. Martin Mongin nous offre le plaisir de toucher notre besoin d'absurde et de rêve d'autrement.

La crête des damnés - Joe Meno
La crête des damnés
Joe Meno
Agullo

Un vrai et bon moment de plaisir. Si la Crête des damnés est un roman très référencé, histoire d'ados, codes musicaux affirmés, il s'adresse à un public aussi large que nécessairement curieux.
C'est la loose pour Brian Oswald, 17 ans dans le Chicago des 90's. D'abord parce qu'on ne peut pas vraiment parler d'un caïd costaud. Ensuite parce qu'il est un peu à contre courant des ses aspirations. Lui est plutôt "métal" quand elle est clairement "punk". Ce qui fait une belle différence même si on se respecte. Elle, c'est sa meilleure amie, Gretchen, dont il est très amoureux.
C'est en rappelant l'adolescent que nous étions (ou bien que nous somme toujours), en étant furieusement anti autoritariste, anti codes, anti stéréotypes, en étant très ancré dans une époque ou minorités sociales et raciales sont toujours très stigmatisées, que Joe Meno nous fait beaucoup aimer sa Crête des damnés, avec un humour féroce et finalement beaucoup de bienveillance dans l'approche des mutations de ses personnages.

A sang perdu - Rae DelBianco
A sang perdu
Rae DelBianco
Seuil

Gros coup de cœur américain de cette rentrée, Il n'est besoin que de quelques paragraphes pour être totalement addict à l'histoire que nous conte Rae DelBianco.
Quelques paragraphes et chapitres peut-être pour comprendre dans quel environnement sauvage et grandiose elle va nous plonger. Quelques lignes pour être secoué par la violence à laquelle Wyatt et sa sœur Lucy, isolés sur leur ranch familial, et gardien d'un secret trop lourd qui pousse à la paranoïa, vont être confronté. Quelques moments pour être marqué par la vivacité de l'écriture de cette jeune auteure.
Western moderne et soufflant, A sang perdu est à la fois une course poursuite et une introspection remarquable.

Le ghetto intérieur - Santiago H. Amigorena
Le ghetto intérieur
Santiago H. Amigorena
P.O.L

Dans l'ensemble du grand projet autobiographique, autofictionnel, de Santiago H. Amigorena, ce Ghetto intérieur tient la place d'une branche spéciale, digression chronologique.
Dans les années 1930, un jeune juif polonais, Vincente Rosenberg, s'est exilé à Buenos Aires. Et il s'en trouve bien. Loin de ses obligations familiales, loin un peu aussi, de sa judéité. Il démarre une nouvelle vie.
Mais quand la guerre éclate en Europe, cette vie si paisible semble bien futile aux regards des regrets et de la culpabilité auxquels il ne peut échapper.
Le Ghetto intérieur est un récit sur l'auto-enfermement que l'on peut s'infliger alors que libre, on ne peut qu'imaginer ceux, prisonniers de l'horreur, à Varsovie notamment. Ne pouvoir qu'imaginer justement, car c'est aussi un récit de l'information : que sait-on réellement de ce qui se passe lorsqu'exilé, les courriers ne parviennent plus à destination, lorsque si loin géographiquement, la presse ne se fait que l'écho de la presse européenne, elle même écho de... Car oui l'on sait, oui on se doute, mais comment comprendre et savoir définitivement ? Alors on spécule, on espère puis on désespère, on s'isole, socialement puis intérieurement.
Amigorena ne cesse, dans ce roman sublime, d'étonner par sa justesse et sa sensibilité, aussi bien personnelle qu'historique. Ce court récit est simplement formidable.