Nos coups de cœur

Le Romand noir de l'Histoire - Didier Daeninckx
Le Romand noir de l'Histoire
Didier Daeninckx
Verdier

Ce méga volume réunit en quelque sorte 40 ans d'écriture. Il compile des nouvelles écrites, et pour la plupart publiées, depuis le début de Didier Daeninckx dans l'écriture jusqu'à aujourd'hui, et chose surprenante, dixit l'auteur, d'où il se suggère à lui-même qu'il n'a pas beaucoup progressé, une cohérence et une belle continuité stylistique se forme à la lecture de l'ensemble.
On retrouve dans cette somme les ingrédients, combats et compagnonnages habituel de Daeninckx, spécialiste du polar social, héritier du grand roman social du XIXe siècle, observateur pointu de la vie politique d'hier et d'aujourd'hui. Sa faculté à se jouer de la fiction (toujours) pour mieux rendre compte des évènements, des mouvements, des changements est partout un régal.
Un peu plus de 80 nouvelles, donc, organisées chronologiquement, et chapitrées comme un manuel d'Histoire, depuis 1855 jusqu'à 2030. Ceci en fonction du repère à la frise auquel le texte, ou l'un de ses fils narratifs est dédié. Le formidable souffle de la Commune, la barbarie de la Grande Guerre, l'Algérie notamment, sont des repères forts du recueil. Aussi parce qu'ils sont des balises de l'histoire intime de l'auteur.
80 nouvelles environ où le Nord parisien et Aubervilliers en particulier se taille la part du lion mais où less géographies sont néanmoins multiples. L'Espagne enflammée, les heures sombres des colonies françaises en Afrique, Asie et au Pacifique.
La considération de Didier Daeninckx pour l'Histoire rejoint chez lui une volonté de conserver une colère montée dans les combats passés, comme pour mieux être apte au combat présent et futur. Elle rejoint une volonté de penser le fait historique par la fiction et donc, par la voix de ceux qui justement, ne l'ont pas écrite et l'ont subie. Elle rejoint une volonté, enfin, de rendre compte de ces territoires qui changent, et de ces liens sociaux qui disparaissent.
Impossible de rester insensible, le Roman noir de l'Histoire est un coup de maître, de 40 ans de maturation.

 

Longjaunes son périple - Howard McCord
Longjaunes son périple
Howard McCord
La Barque / La Grange Batelière

On avait adoré comme nous L'homme qui marchait sur la lune (Gallmeister), on est littéralement tombé sous le charme de la poésie d'Howard McCord.
Longjaunes son périple est un chant (en 4 parties) sec et plein, comme un contenu trop à l'étroit dans son contenant. C'est un voyage de recherche permanent, inspiré des expéditions de son auteur dans les 4 coins du monde, du Midwest américain, à l'Himalaya en passant par l'Islande. Un périple de retour d'un vieux sage indien. Une entreprise spirituelle du départ, du parcours, et de sa traduction dans la langue. Une quête presque chamanique, western vraiment sauvage et enthousiasmante. Sa lecture, la perspective de ces paysages et de ces instantanés, nous donne littéralement des fourmis dans les bottes.

Putain d'Olivia - Mark SaFranko
Putain d'Olivia
Mark SaFranko
La Dragonne

Magnifique ! Les éditions La Dragonne s'attaquent à la republication des opus de Mark SaFranko après la disparition très regrettée des éditions 13e note. Avec une nouvelle traduction en prime ! Et entre autres la tétralogie "Max Zajack", cet apprenti écrivain, débonnaire, bukowskien sur les bords, à la vie sans trop de lendemains.
Et ça débute par ce Putain d'Olivia où notre Max, de petits boulots en petits boulots, tous plus théoriques et brefs les uns que les autres, tente la vie de couple avec Olivia.
Olivia est une bombe, dans tous les sens du terme. Une femme complexe, écorchée, le vrai personnage du roman, dont les accès de tempérament, alternent avec la douceur des sentiments.
C'est toujours de l'impossibilité de s'en sortir à deux dont il sera question, de cet environnement précaire, parfois empli d'espoirs, souvent d'impasses, trop cycliquement de crises.
Mais c'est surtout, enfin, l'impossibilité d'écrire pour Max qui est le grand sujet du roman. C'est un but, une vocation apparemment, mais quelle est la recette pour y parvenir, quel est le dosage, entre vie matérielle satisfaisante, vie sociale épanouissante, recherche du calme, recherche de l'aventure ?
Mark SaFranko assène ses coups méthodiquement jusqu'au dernier round. Un vrai plaisir !

Francis Rissin - Martin Mongin
Francis Rissin
Martin Mongin
Tusitala

Bon sang de bois mais qui est-il ? Qui est Francis Rissin ?
Ça commence tranquille, mais bizarre. Des affiches arborant ce "simple" nom, Francis Rissin, fleurissent dans les endroits les improbables de la campagne. Sur le dos des fermes abandonnées, sur des troncs d'arbres le long des sentiers, presque comme destinées au hasard des curieux. Puis on les trouve sur les vitrines des commerces des petites communes, puis de plus en plus dans les agglomérations de plus en plus grandes. Francis Rissin occupe l'espace public et c'est bien le problème pour certain, le fol espoir pour d'autres : Il occupe les consciences, soulève, fascine ; préoccupe et inquiète en comparaison.
11 chapitres, 11 points de vue, 11 narrateurs se succèdent, s'entremêlent et commentent la montée en puissance de Francis. Ils témoignent donc de comment la rumeur, la médiatisation, le creux, le sens caché (mais quel est-il enfin ?) peuvent provoquer une remue-ménage tel que la France va frémir. Au point de se soulever ?
Tour à tour enquête, vaudeville, compte rendu factuel, récit "stripteasesque" ou grolandais, sérieux et comique, Francis Rissin (le livre) est parfaitement distrayant. Martin Mongin nous offre le plaisir de toucher notre besoin d'absurde et de rêve d'autrement.

La crête des damnés - Joe Meno
La crête des damnés
Joe Meno
Agullo

Un vrai et bon moment de plaisir. Si la Crête des damnés est un roman très référencé, histoire d'ados, codes musicaux affirmés, il s'adresse à un public aussi large que nécessairement curieux.
C'est la loose pour Brian Oswald, 17 ans dans le Chicago des 90's. D'abord parce qu'on ne peut pas vraiment parler d'un caïd costaud. Ensuite parce qu'il est un peu à contre courant des ses aspirations. Lui est plutôt "métal" quand elle est clairement "punk". Ce qui fait une belle différence même si on se respecte. Elle, c'est sa meilleure amie, Gretchen, dont il est très amoureux.
C'est en rappelant l'adolescent que nous étions (ou bien que nous somme toujours), en étant furieusement anti autoritariste, anti codes, anti stéréotypes, en étant très ancré dans une époque ou minorités sociales et raciales sont toujours très stigmatisées, que Joe Meno nous fait beaucoup aimer sa Crête des damnés, avec un humour féroce et finalement beaucoup de bienveillance dans l'approche des mutations de ses personnages.

A sang perdu - Rae DelBianco
A sang perdu
Rae DelBianco
Seuil

Gros coup de cœur américain de cette rentrée, Il n'est besoin que de quelques paragraphes pour être totalement addict à l'histoire que nous conte Rae DelBianco.
Quelques paragraphes et chapitres peut-être pour comprendre dans quel environnement sauvage et grandiose elle va nous plonger. Quelques lignes pour être secoué par la violence à laquelle Wyatt et sa sœur Lucy, isolés sur leur ranch familial, et gardien d'un secret trop lourd qui pousse à la paranoïa, vont être confronté. Quelques moments pour être marqué par la vivacité de l'écriture de cette jeune auteure.
Western moderne et soufflant, A sang perdu est à la fois une course poursuite et une introspection remarquable.

Le ghetto intérieur - Santiago H. Amigorena
Le ghetto intérieur
Santiago H. Amigorena
P.O.L

Dans l'ensemble du grand projet autobiographique, autofictionnel, de Santiago H. Amigorena, ce Ghetto intérieur tient la place d'une branche spéciale, digression chronologique.
Dans les années 1930, un jeune juif polonais, Vincente Rosenberg, s'est exilé à Buenos Aires. Et il s'en trouve bien. Loin de ses obligations familiales, loin un peu aussi, de sa judéité. Il démarre une nouvelle vie.
Mais quand la guerre éclate en Europe, cette vie si paisible semble bien futile aux regards des regrets et de la culpabilité auxquels il ne peut échapper.
Le Ghetto intérieur est un récit sur l'auto-enfermement que l'on peut s'infliger alors que libre, on ne peut qu'imaginer ceux, prisonniers de l'horreur, à Varsovie notamment. Ne pouvoir qu'imaginer justement, car c'est aussi un récit de l'information : que sait-on réellement de ce qui se passe lorsqu'exilé, les courriers ne parviennent plus à destination, lorsque si loin géographiquement, la presse ne se fait que l'écho de la presse européenne, elle même écho de... Car oui l'on sait, oui on se doute, mais comment comprendre et savoir définitivement ? Alors on spécule, on espère puis on désespère, on s'isole, socialement puis intérieurement.
Amigorena ne cesse, dans ce roman sublime, d'étonner par sa justesse et sa sensibilité, aussi bien personnelle qu'historique. Ce court récit est simplement formidable.

Les hommes d'août - Sergueï Lebedev
Les hommes d'août
Sergueï Lebedev
Verdier

Le roman commence par une enquête. Celle du jeune personnage dans les souvenirs de sa grand-mère après le leg de son journal, puis la découverte d'un deuxième carnet, beaucoup plus secret celui-là, et donc de son "autre histoire" dans une Union Soviétique qui combat toujours pour maintenir et repousser ses frontières toujours plus lointaines et plus floues. Mais quid du grand-père, le grand absent du récit familial ? C'est de compiler la moindre information le concernant, de spéculer souvent sur son destin dans les confins de ce territoire immense et de son histoire trouble, que naître la "vocation" de notre personnage devenu adulte, de mener de nombreuses autres enquêtes.
Août 1991, le pays et sa géographie vont se disloquer. C'est dans ce théâtre,  de nombreux fantômes, de multiples vérités dérangeantes, quelques contrées dévastées de l'ex-URSS, qu'il naviguera pour chercher l'introuvable et se confondre avec des temps passés et présents bien troubles.
Livre après livre, Lebedev confirme, et c'est peu dire, que c'est un très grand auteur, qui avec les Hommes d'août continue d'interroger l'histoire, et par seulement pour nous amener simplement à mieux en comprendre ses événements récents, mais aussi pour questionner la relation entre un pays, une Histoire, une géographie, et la psychologie collective et individuelle qui se construira en rapport. Par cette recherche, cette tentative d'analyse, il vient presque égaler le chef d'œuvre de Reinhard Jirgl, Le Silence.

Le nuage et la valse - Ferdinand Peroutka
Le nuage et la valse
Ferdinand Peroutka
La Contre Allée

D'abord une entreprise de traduction colossale à laquelle un merveilleux éditeur, La Contre-Allée, dans sa collection "Sentinelle" ("une attention particulière aux histoires et parcours singuliers de gens, lieux, mouvements sociaux et culturels"), s'est enfin attelée. Car la parution du Nuage et la valse date à l'origine de 1976.
Une entreprise nécessaire, ensuite, tant ce grandiose roman se fait témoin précis, troublant, dérangeant et impliqué d'un moment clé de notre XXe siècle, à un endroit nœud.
Prague, mars 1939, la ville et la vie de 4 personnages principalement, bascule. Un univers bienveillant, confiant, laisse en une nuit sa place à l'horreur, la peur et l'incertitude. Certains, comme l'auteur, seront déportés et vivront ce que l'on suppose déjà, d'autres tenteront, malgré eux ou consciemment, de résister.
Dans ce roman kaléidoscopique qui démarre avec le quotidien à Vienne d'un petit homme pour le moins aigri, et qui finit plus ou moins à Jérusalem en 1961, ce qui surprend le plus c'est une forme de distance (toute journalistique peut-être) en regard des évènements, en même temps qu'une grande proximité avec la menace, l'horreur, le courage de certains, la lâcheté des autres. Ce qui est génial aussi, c'est cette capacité, tout en gardant le fil en permanence, à nous extraire parfois des destins particuliers pour prendre la hauteur salutaire à la compréhension, nous donnant à voir l'absurde bêtise qui habite le nid d'aigle, comme ce qui se trame dans les Balkans par exemple.
C'est un monument de littérature qui est enfin admirablement (on ne lit pas le tchèque mais semble-t-il) traduit.

Portraits - Daniel Tammet
Portraits
Daniel Tammet
Blancs Volants

Il faut rendre hommage au travail des "petites" éditions Blancs Volants. D’abord pour le courage qu’il faut aujourd’hui pour publier, très indépendamment, uniquement de la poésie. Ensuite pour le faire de façon si soignée, si précise, si moderne. Graphiquement parlant, oui car leurs livres sont autant de petits carnets, ensemble cohérents, et à l’unité, subtilement démarqués les uns des autres, littérairement parlant aussi, car le choix des textes est toujours ambitieux et marqué.
Ces Portraits de Daniel Tammet, par exemple, troublants de spontanéité et de justesse dans les images et la rythmique choisie. Difficile de dire par quel regard passent Bobby Fisher, Jeanne Calment ou bien quelques inconnus croisés au cour de la vie pour nous être restitués. Mais difficile de se départir après lecture, de la photographie qui nous en a été restituée. Difficile, car comme la préface au livre le mentionne, le langage, pour cet auteur, ne fut pas une évidence au départ. Il est aujourd’hui singulier.
Comme toujours, Blancs volants accompagne le texte de ses recueils par un travail photographique parfaitement imprimé. Dans le cas des Portraits, celui de Jérôme Tabet, plus qu’une illustration véritable ponctuation au texte.

Brasier noir - Greg Iles
Brasier noir
Greg Iles
Actes Sud

Jusqu'à présent passés à côté de Greg Iles, son Brasier noir nous démontre que c'était une belle erreur. Le gros pavé, premier volet d'une trilogie, est un roman noir d'exception, à ranger tout proche du Cotton Point de Pete Dexter.
Petite ville du Mississipi, une famille, les Cage, est très respectée, unanimement. Penn Cage, ancien procureur, en est le maire et il a toujours admiré son père, Tom, homme juste, droit, loyal, homme d'honneur. Jusqu'au jour où l'ancien médecin est accusé du meurtre de Viola Turner, son ancienne infirmière dans les années 1960. Tout bascule alors.
Greg Iles fait remonter les fantômes de la ségrégation, du KKK, dans un état marqué par la lutte pour les droits civiques. Il le fait avec une grande justesse, en excellent observateur de ses contemporains et analyste de l'Histoire de son pays.
Brasier noir est de point de vue-là, au-delà du Polar très maîtrisé et particulièrement haletant jusqu'à son terme, une photographie très amère des consciences des USA aujourd'hui. Mais en ne s'arrêtant pas au simple constat, il va puiser au fond de cette image pour comprendre. 1000 pages oui ! Mais cela pourrait durer encore et encore tant le plaisir de lecteur est bon.

L'appel - Fanny Wallendorf
L'appel
Fanny Wallendorf
Finitude

L'appel, premier roman de Fanny Wallendorf est une très belle surprise. Biographie ultra romancée de Richard Fosbury, athlète américain des 60's champion olympique du saut en hauteur en 1968.
Oui mais voilà. Dick Fosbury n'est pas un simple athlète et dans l'histoire, ils sont peu, très peu, à avoir autant révolutionné leur sport, à autant incarner leur discipline aujourd'hui.
Fanny Wallendorf cherche, grâce à la fiction, l'inspiration, la personnalité du jeune Fosbury. Ses fascinations, ses obstinations qui l'ont conduit à réaliser ce geste fou. A part pour les fans de sports que ce livre ravira, cela peut paraître anodin. Mais L'Appel, très beau roman sur la légèreté, sur l'insouciance et l'humanité, donne une dimension toute profane à ce qu'a réalisé ce grand hurluberlu.

Les frères K - David J Duncan
Les frères K
David J Duncan
Mr Toussaint Louverture

Les Frères K est un roman sur les relations humaines hilarant et sensible.
C'est bien le baseball qui, au départ de ce roman chorale tonitruant, rythme et bouleverse la vie de la famille Chance. Le père en était un champion, lanceur hors-pair, mais un accident du travail stoppera prématurément ses exploits, ambitions ? Les quatre fils, les Frères K de Duncan, grandissent dans cette frustration-fascination et la dépression du patriarche révélera également la formidable et forte personnalité de son épouse, dont la dévotion religieuse donnera le second pilier à cette famille nombreuse.
Mais c'est un autre "événement" de cette Amérique des 60's qui sellera leurs relations. Elles se distendront d'abord pour trouver des formes inattendues : La guerre au Vietnam. Les quatre frères y seront confrontés de manières différentes, cet événement dessinera leurs choix, leurs débuts de parcours et leurs constructions.
Presque à chaque page on rit (sourit au moins) comme rarement, en même temps que l'on est touché, attaché. La générosité de ce très beau roman, qui nous emmène dans des géographies si surprenantes, des inventions étonnantes, est telle que l'on ne voudrait pas qu'il se termine.

Trois livres - Nikos Kazantzaki
Trois livres
Nikos Kazantzaki
Babel

La réédition est parfois, pour une génération, un cadeau offert pour la redécouverte d'une œuvre magistrale. Aujourd'hui en poche, jetez-vous sur celle de Nikos Kazantzaki sans retenue. Et retenons pour commencer trois livres :
Commençons par Alexis Zorba, conte philosophique, rencontre entre un jeune intellectuel souhaitant découvrir la "vraie vie", celle du travail manuel et des populations rurales, loins des universités et des salons, et donc le fameux Zorba, pour qui les réponses viennent avant les questions, qui brûle la vie par les deux bouts. Cette rencontre dans une Crète au moeurs ancestraux va les bousculer l'un et l'autre tout autant que la société grecque qui découvrira ce texte en 1946.
La liberté et la mort, ensuite, est l'histoire d'une fierté, celle d'être Crètois, puis celle d'être Grec, et puis non, celle de vouloir à tout prix être libre. Le Capetan Michalis, déjà participé à plusieurs révoltes contre l'occupant ottoman. Force de la nature, juste, colérique et redouté, fidèle et violent, n'y tient plus, gronde, et avec lui, il le sent, les montagnes et les rivages, les gens, la terre crètoise comme rarement une terre à été racontée.
Le Christ recrucifié pour finir, nous déplace en Anatolie, dans un village grec qui se déchirera, entre fanatisme religieux, luttes de pouvoir, oppression et révolte. Comme régulièrement, les villageois s'apprêtent à célébrer la passion du Christ, par une reconstitution, lorsque l'assistance demandée par la population d'un village voisiin va bouleverser une très apparente tranquillité.
Avec ces trois romans, notamment, Kazantzaki a foulé du pied les archaïsmes de la société greque tout en nous racontant avec une beauté rare, ses paysage, ses gens, sa complexité, et son histoire.

Célébration / Cas Soc - Jérôme Bertin
Célébration / Cas Soc
Jérôme Bertin
Vanloo

Raconter les livres de Jérôme Bertin, c'est pas mal, mais il vaut mieux les prendre en pleine face.
On pourrait facilement cantonner ses livres, déjà nombreux, à leur côté grande gueule, destroy, punk et ce ne serait déjà pas mal tant il parvient à nous attirer dans ce style brut de décoffrage, dans les méandres d'une langue débordante, au sens littéral du terme, tant son cadre est volontairement flou. Mais lire Bertin est bien plus complexe et lorsqu'il se raconte lui-même, ou le prolongement de lui-même, ses déroutes, ses amours, ses cascades et beaucoup ses rencontres, cela devient jouissif.
D'abord Bertin est un arpenteur, expérimentateur, un peu de celui que fut Walter Benjamin dans Haschich à Marseille, en recherche permanente. Ce n'est pas toujours très clair de quoi, et tant mieux. Il est un arpenteur de Marseille dans le sens où le fut aussi Izzo de la trilogie, visitant moult lieux (pas toujours les plus propres), croisant moult gens (pas toujours les plus présentables) et nous confrontant toujours à son réel, à un réel parmi d'autres, celui des bords souvent, quitte à se fâcher, qui à s'empêtrer, quitte à vivre les plus belles choses. Ce qui le rend juste, car en racontant le non-maîtrise d'un type, ou de son prolongement balloté, il en démontre une grande, par la force toujours précise des mots utilisés.
En plus il est régulièrement question de foot.
Célébration et Cas Soc ne déroge pas à la règle sinon que l'on pourrait oser qu'ils fonctionnent en diptyque : comme deux périodes récurrentes de cette vie, ou de son prolongement, celle d'une colère, d'une vie dehors et partout, celle de l'amour du foisonnement, et celle de l'isolement de l'intimité, du réancrage et ré-encrage, puisqu'elle signe le retour du goût d'écrire.

Cités à la dérive - Stratis Tsirkas
Cités à la dérive
Stratis Tsirkas
Points

Cités à la dérive, réunion d'une trilogie, est le véritable chef d'œuvre de Tsirkas et un roman aussi multiple qu'éblouissant.
Un roman historique en premier lieu, en trois volets donc, Jérusalem, Le Caire, Alexandrie, où successivement, l'on suit un ancien soldat grec, Manos Simonidis, militant communiste, exilé, comme beaucoup après l'invasion allemande de 1941, dans les communautés grecques du Proche Orient. Depuis ces postes extérieurs, il assiste, souvent balloté, aux tractations politiques qui décideront de l'avenir de la Grèce, sans et malgré les Grecs et son puissant Parti communiste, à sa libération.
Un roman "géographique" ensuite car la virtuosité de la langue de Tsirkas est aussi celle de nous permettre de pénétrer totalement dans ces trois cités, et particulièrement dans les méandres et les ambiances des quartiers grecs qui s'y sont développé.
C'est pour poursuivre, un roman extrêmement référencé et influencé par la grande littérature européenne du siècle précédent. Comment ne pas penser à papa Fiodor, les intrigues, la profondeur philosophique et politique des dialogues, la multiplicité des personnages... Manolis, et Tsirkas à travers lui, sont des intellectuels affirmés, pour qui la maîtrise de la littérature contemporaine et ancienne et merveilleusement naturelle, et pour qui son apport pour comprendre notre Histoire, est plus que nécessaire.
Cités à la dérive est enfin un grand roman de conviction. Une ode à la résistance, à la capacité collective d'un peuple en même temps qu'une critique féroce de sa capacité à se complaire dans le cadre des lourdes traditions. Une invitation faite par Manolis en tout cas, à questionner en permanence ses principes, ainsi que le rôle si infime soit-il qu'il joue et qu'il sera amené à jouer dans la grande Histoire, pour mieux questionner ensuite la responsabilité individuelle de ceux qui ont créés ces entrelacs tragiques.