Nos coups de cœur

Personne ne gagne - Jack Black
Personne ne gagne
Jack Black
Monsieur Toussaint Louverture

Jack Black est un aventurier, un brigand doux et farouche à la fois qui s'évertue à être libre, toujours, de San Fransisco au Canada, derrière les barreaux ou à l'air libre. D'arnaques en perçages de coffres, il trace sa route dans le tournant du vingtième siècle. C'est une existence affranchie des conventions, une histoire contée et livrée sans fioriture, la vie la vraie. C'est aussi le portrait d'une Amérique qui bascule conté dans une poésie brute, à vif. Jack Black revient sur son passé, nous emmène sur la route et confirme que ce que l'on veut, c'est la liberté.

La nuit sera belle - Lucie Desaubliaux
La nuit sera belle
Lucie Desaubliaux
Actes Sud

Trois copains, la veille de leur expédition. Le départ et l'arrivée ne comptent pas vraiment. Ce sont davantage les pensées qui divaguent et les questions qui fusent. Autour de bières, de café et de whisky, Arek, Ivan et Todd C. Douglas refont le monde. A travers la préparation de l'expédition, ce sont des bribes de vie qui se disséminent dans le texte. C'est comme si on était autour de leur table, que résonnaient les mêmes questions, qu'on cherchait les mêmes réponses. Des réponses à des questions sans fin. Oui, la nuit sera belle.

Le chien, la neige, un pied - Claudio Morandini
Le chien, la neige, un pied
Claudio Morandini
Anacharsis

Lorsque Claudio Morandini reçoit sur la tête cailloux et pommes de pin en pleine ascension de montagne, il est un peu étonné. Ce n'est pas l'instabilité du terrain mais bien un homme, paré de micro-projectiles, à l'affut d'intrus. Vivant seul, haut dans la colline, dans un habitat sommaire, reclus, le vieillard entretient sa quiétude. Ce dernier intrigue Morandini et devient le personnage mi fictif mi réel du livre Le chien, la neige, un pied. Il est question dans ce texte d'un choix de vie radical, celui des ermites, préférant la solitude sans rien d'autre autour que la nature environnante. Personnage tour à tout fascinant, mystique, dérangeant, le lecteur suit la route d'Adelmo Farandola dans une réalité presque autre.

Le cas Malaussène, Tome 1, Ils m'ont menti - Daniel Pennac
Le cas Malaussène, Tome 1, Ils m'ont menti
Daniel Pennac
Gallimard

On ne présente plus Pennac, ni la tribu Malaussène. Voilà presque 20 ans qu’ils avaient disparu du paysage littéraire et on est heureux de les retrouver, comme des vieux amis. Alors, ils ont pris 20 ans eux aussi, mais leurs aventures et leur gouaille n’ont pas pris une ride et ça fait du bien !

Article 353 du code pénal - Tanguy Viel
Article 353 du code pénal
Tanguy Viel
Minuit

Un homme est jeté à l’eau, au large, abandonné et retrouvé noyé quelques jours plus tard. Martial Kermeur est arrêté, emmené, présenté au juge qui lui demande de dire le pourquoi. Et c’est ça le roman de Tanguy Viel, la magnifique puissance de l’écriture pour raconter l’histoire avec les mots des petites gens, des humiliés. Un grand roman qui se lit d’une traite, dans un souffle.

Les garçons de l'été - Rebecca Lighieri
Les garçons de l'été
Rebecca Lighieri
P.O.L

Les garçons de l’été est le deuxième roman qu’Emmanuelle Bayamack-Tam publie chez P.O.L sous le nom de Rebecca Lighieri. Et si cette pratique est répandue, elle étonne un peu chez Emmanuelle-Rebecca. Parce que quoi ? On retrouve chez les deux la même magie des personnages ciselés, sculptés et magnifiquement rendus dans leur complexité, comme on y retrouve aussi la même subtilité à les faire évolués dans notre contemporain si parfaitement croqué. Emmanuelle comme Rebecca touchent les travers et beautés du monde d’aujourd’hui avec le même humour et la même précision.

Ce que Rebecca permet à Emmanuelle est peut-être néanmoins un léger glissement dans le genre : Comme Husbands précédemment, Les Garçons de l’été tendent délicieusement vers le roman noir. Ici, une famille presque normale bascule dans le déséquilibre après la perte de la jambe du fils aîné (île de la Réunion + surf + Requin). Tout se révèle au fur et à mesure des monologues qui chapitrent le roman, chaque protagoniste prenant tour à tour la parole pour faire évoluer l’histoire et découvrir l’inquiétant. Les personnages et leur personnalité prennent alors progressivement une épaisseur et une tonalité étonnantes, le pire et le meilleur.

Roman noir très psychologique et super sensuel ou bien chronique dramatique contemporaine, la frontière est ici mince et tant mieux. Ce qui est sûr c’est que les pages de ces Garçons de l’été se tournent d’elles-mêmes. Quel plaisir !

Elise et Lise - Philippe Annocque
Elise et Lise
Philippe Annocque
Quidam

Élise et Lise se ressemblent beaucoup. Elles se complètent, elles sont amies. Mais sans doute cela est-il trop simple et, très vite, avec une parfaite maîtrise, Philippe Annocque donne à son « conte sans fées » du suspect, de l’inquiétude, dans ce quotidien si familier.

Les courts récits et ainsi les points de vue s’enchaînent : ceux de Lise, ceux d’Élise et ceux de Sarah également, amie de « seconde division » qui étudie à l’Université l’art du conte et qui livre ses acquis au fur et à mesure du récit, forçant ainsi la comparaison dangereuse entre la symbolique des histoires des Grimm ou Perrault et la relation des deux jeunes filles.

Annocque joue merveilleusement le rôle du chef d’orchestre entre toutes ces consciences pour mieux nous installer, très progressivement, dans une intrigue. Pour accélérer notre trouble et démontrer que, comme dans les contes, le léger cache parfois, souvent, le drame.

Chaleur - Joseph Incardona
Chaleur
Joseph Incardona
Finitude

Un concours de sauna en Finlande. Une farce. Dès lors ce Chaleur s’annonce des plus délicieusement loufoque. Mais renseignons nous un peu et nous découvrirons que ce concours existe bel et bien et que l’auteur s’est très librement inspiré de faits bien tangibles.

Et les personnages de Joseph Incardona participent à ce parfait décalage. Un acteur porno suédois à la métaphysique complexe et un ancien sous-marinier russe, machine d’abnégation. Tous deux participent au concours. Ils servent pourtant des thèmes bien connus : une rivalité ancrée, un  dernier rêve à accomplir, un passé trouble, un avenir plus qu’incertain.

Reste la manière d’utiliser ce décalage. Et dans ce domaine Incardona nous montre encore une fois une sacrée détermination.

Chaleur, c’est donc l’art subtile de nous embarquer exactement là où on ne pense pas aller, c’est à dire juste à côté.

Le Papillon - Andrus Kivirahk
Le Papillon
Andrus Kivirahk
Le Tripode

Maintenant qu’il est mort, August Michelson peut raconter.

Il peut raconter le théâtre de résistance qui, par la farce, le texte et le détournement, décale le quotidien de sa troupe et des spectateurs dans un pays trop rarement libre. Il peut raconter l’euphorie de la construction du théâtre, l’Estonia, l’évanescence de son épouse, dit le Papillon, sur qui toute la poésie repose.

Il peut raconter l’horreur de la guerre, l’oppression de l’occupation.

Andrus Kivirähk, en convoquant l’histoire du théâtre estonien, continue avec le Papillon (son premier texte en réalité) de nous introduire dans l’histoire si particulière et méconnue de son pays, avec toute la force, le sens de la fable et le soin permanent à mêler légende et réalité qui le caractérise depuis que nous l’avons découvert avec l’Homme qui savait la langue des serpents.

Le monde des hommes - Pramoedya Ananta Toer
Le monde des hommes
Pramoedya Ananta Toer
Zulma

Le Monde des hommes est le premier volet de la tétralogie Buru de Pramoedya Ananta Toer que les éditions Zulma ont la bonne idée de republier.

Une excellente idée puisqu’au travers de Minke, jeune indigène dans les Indes néerlandaises, de son parcours d’étudiant brillant et de jeune adulte plein d’espoir, l’on se fait une idée très précise de l’histoire complexe de l’Indonésie.

Et plus largement, les questions de l’oppression, de la colonisation, des libertés d’action et d’opinion, sont largement traitées autour d’un jeune homme en pleine « construction intellectuelle », pris entre les méandres des codes indigènes ancestraux et ceux des lois coloniales « modernes ». Un jeune homme dont la pensée humaniste et libertaire se forme.

L’ensemble donne un roman passionnant, qu’on ne lâche pas et qui donne sérieusement à réfléchir, et envie de continuer à découvrir un auteur longuement censuré et empêché.

Michel Jullien - Denise au Ventoux
Michel Jullien
Denise au Ventoux
Verdier

Denise est le personnage principal, sans doute, du nouveau livre de Michel Jullien. Elle part s’échapper de la ville quelques jours avec Paul, dont elle s’est fameusement éprise.

Denise, on l’apprend vite, est un chien, et ce n’est pas celui de Paul. Ce qui permet à l’auteur, avant de nous faire vire l’ascension du Mont Ventoux, de nous raconter les liens qui unissent les quelques membres du « bestiaire » de Denise (quelques histoires savoureuses et passionnantes au passage) et les événements qui conduisent à cette escapade.

Avec ce nouvel exercice de style, Michel Jullien démontre, si besoin est, une nouvelle fois sa maîtrise de la langue, son soin de la recherche dans le poids de chaque mot, sa manière si précieuse de nous guider vers les sensations et les émotions simples. Une écriture joliment désuète et sans compromis. Jusqu’à l’apothéose de la montée vers le Ventoux. On y est et c’est très, très beau !!

La disparition de la chasse - Christophe Levaux
La disparition de la chasse
Christophe Levaux
Quidam

Ce premier roman court est un tour de force. Écrit à la hache, dans le vif du langage et dans le vif de l’absurde, composante désormais inhérente au fonctionnement social moderne.

Les personnages de Christophe Levaux sont tous présents à un séminaire d’une entreprise qui, semble-t-il, occupe aujourd’hui une place déterminante dans le renouvellement économique d’une région sinistrée du Nord de la France.

Ca part bien.

D’autant qu’ils ont tous cette lucidité, tantôt cynique, tantôt pathétique, tantôt amère, vis-à-vis de la bêtise moderne, que ce soit le PDG lui-même, le nouvel employé pas convaincu du bien fait du travail salarié ou bien même l’organisatrice du séminaire.

Christophe Levaux est sans concession, il est actuel, c’est San Antonio aujourd’hui (et c’est un compliment / en moins graveleux sans doute). C’est rentre-dedans, drôle et très enthousiasmant.

Le Chronométreur - Pär Thörn
Le Chronométreur
Pär Thörn
Quidam

Le personnage de Pär Thörn est, depuis petit, obsédé par le temps. C’est tout naturellement qu’il devient chronométreur dans une usine. Optimisation, rapports, amélioration et réflexion : voilà la mission dont il s’acquitte avec le grand sérieux que nécessite sa fonction, apportant ainsi, en homme de devoir, son concours aux besoins de l’entreprise. Ni l’austérité de ses collègues, considérée comme fonctionnelle, ni les vols dont il fait l’objet, détails inefficaces auxquels il faut mettre fin, ne viendront troubler sa tâche.

Seulement, nous sentons poindre malgré tout, par petites touches subtiles, la conscience nouvelle de l’absurdité, autant que de l’injustice, d’un système dont il est un rouage actif.

La fable de Pär Thörn choisit la douce folie et la fantaisie pour décrire un monde aux dérives de plus en plus inquiétantes. Génial rappel.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

La plus grande peur de ma vie - Eric Pessan
La plus grande peur de ma vie
Eric Pessan
Ecole des loisirs

Une journée d’errance, quatre collégiens qui se fréquentent depuis leur tendre enfance trouvent dans un manoir désaffecté une grenade datant de la seconde guerre mondiale. Le lendemain, David, Jordan et Lalie constatent avec effroi que Norbert, qui a récupéré la grenade à l’insu de ses comparses, a décidé de l’apporter au collège.

David se confronte alors à sa propre responsabilité, les questions se bousculent, il est sur le point d’exploser. Les calligrammes dont il parsème ses écrits, offrent une illustration sensible et juste de ses inquiétudes et de ses réflexions.

Que va faire Norbert qui, constamment harcelé, ne rêve que de vengeance ? Pourquoi ne pas lui avoir porté secours avant que tout ne bascule ?

Dans l’univers collégien à la violence quotidienne (bousculades, vexations, humiliations) une arme mortelle, une vraie grenade, surgit. C’est d’un seul coup la guerre, le danger incontrôlable, la mort imminente rendue possible. Cette réalité dont ils se sentaient si loin pétrifient les élèves, les fascinent et les glacent, comme le pire cauchemar.

Eric Pessan, auteur du remarquable « aussi loin que possible », parvient à créer une tension étouffante où l’écriture et l’amitié se posent comme des bulles d’oxygène salvatrices.

Les deux adolescents de son précédent roman trouvaient une échappée dans la course, le corps constamment en action, la fuite en avant. Dans ce livre-là, David, ses amis et leurs familles parviennent à se désengluer de leurs peurs et à désamorcer la violence grâce aux mots. Ceux qu’on pense, qu’on tait d’abord, qu’on écrit quand même et qu’on finit par dire.

La Grande Forêt. Le pays des Chintiens. - Anne Brouillard
La Grande Forêt. Le pays des Chintiens.
Anne Brouillard
Pastel

Au pays des Chintiens dans la région du lac tranquille, Killiok, un drôle d’animal noir entre le chien et le Moomin s’inquiète pour son ami magicien Vari Chésou dont il n’a plus de nouvelles. Il partage ses craintes avec Véronica et tous deux décident de partir à sa recherche. Une fois les cartes étudiées et le sac à dos judicieusement rempli, ils s’aventurent dans le matin frais. Ils entrent dans la grande forêt. Là, ils croiseront Susy le cheval blanc, une ligne de chemin de fer, une pluie glacée, une cabane douillette, celle de Pikkeli Mimou, qui les héberge le temps d’une nuit et leur livre quelques indices pour poursuivre leur route.

Leur quête se prolonge et les rencontres les plus farfelues vont se multiplier (le Chat Mystère, les Bébés Mousse, Monsieur Hysope…) nous rappelant l’univers fantastique et un peu suranné du « Pays où l’on arrive jamais » d’André Dhôtel ou l’onirisme de « Alice au Pays des merveilles ».

Anne Brouillard excelle dans la représentation de la nature, sauvage et vibrante et créé un conte à la forme mêlant album, bande dessinée, cartographie et planches documentaires qui apportent une touche de réalisme au merveilleux.

Un fabuleux livre d’aventures dont on attend les prochains tomes, à déguster à tout âge à partir de 5 ans.

Koi ke bzzz - Carson Ellis
Koi ke bzzz
Carson Ellis
Hélium

Carson Ellis, illustratrice canadienne au travail extrêmement fin et délicat, livre ici un album plein d’humour qui ravira les plus petits.

Deux insectes trouvent sur leur chemin une chose étrange. Mais qu’est-ce donc ? Koi ke bzzz ?

Ils comprennent rapidement qu’il s’agit d’une pousse, qui en grandissant, attire d’autres insectes et autant d’hypothèses sur cette drôle de plante.

Elle s’épanouit, fleurit, puis se fane et disparaît jusqu'à son retour au prochain printemps. Pendant ce temps, coccinelles, hannetons, fourmis et libellules débattent, s’agitent, se métamorphosent, autour d’elle.

Toutes ses considérations se tiennent en langue insecte, faite d’onomatopées plus ou moins proche de notre langue humaine. Cet album sera donc aussi l’occasion pour les lecteurs d’expérimenter ces drôles de sonorités.