Nos coups de cœur

Pacifique - Tom Drury
Pacifique
Tom Drury
Cambourakis

Pacifique est le nouveau roman chorale de Tom Drury au sein du comté de Grouse. Il fait revenir nos vieilles connaissances, avec bonheur, et cependant beaucoup de choses ont changé. Dan n'est plus shérif, mais un privé loin des affaires traitées par un Philip Marlowe à Los Angeles. LA, justement, Micah est parti y vivre, pour renouer avec sa mère. Il y découvre surtout les joies de l'indépendance et de l'apprentissage de la liberté. Ajoutons à cela un trafique de fausses reliques celtes, un bandit-rieur, une jeune illuminée à la recherche d'une pierre magique, le show business californien et tout est réuni pour cette nouvelle comédie humaine. Beaucoup de choses ont changé mais on retrouve toujours cette même faculté chez Drury à décrire, poser, surprendre, faire rire en quelques mots tranchants. Toujours cette même aptitude à décaler les situations les plus anodines, par un micro événement, une suite de coïncidences, pour nous diriger vers l'inquiétant, le loufoque et le mystérieux.

Et surtout ce qui ne change pas, c'est le plaisir complètement non coupable que l'on a à retrouver notre fauteuil, notre boisson préférée, une soirée sans ombre à l'horizon et Pacifique de Tom Drury, en se contraignant à ne pas lire trop vite pour en profiter le plus longtemps possible. C'est toutefois compliqué, tant les pages de ce roman se tournent d'elles-mêmes.

Björn et le vaste monde - Delphine Perret
Björn et le vaste monde
Delphine Perret
Les fourmis rouges

Revoilà Björn. Dans le précédent album de Delphine Perret, l’ours avait réglé son réveil sur printemps. Nous le retrouvons alors qu'il s’éveille doucement, à son rythme. Il sort de l’hibernation puis de sa caverne et tombe nez à nez avec une tortue voyageuse. Nouvelle dans la forêt, Björn lui présente les autres animaux de la forêt le renard, le lièvre, le blaireau et tous se racontent leurs rêves hivernaux.
Ces six nouvelles histoires de Björn parlent encore d’amitié, de partage, de contemplation, d’être au monde. En pique-nique, à la piscine, Björn explore le vaste monde qui l’entoure, il va même jusqu’à sortir de la forêt le temps d’un voyage en bus. Car cette fois, Björn et ses amis sont amenés à découvrir et voyager.
On pense à l’univers sylvestre de Toon Tellegen, d’ Arnold Lobel ou de Delphine Bournay.
La ligne claire et le papier sable choisis par Delphine Perret offre un écrin doux et dépouillé d’artifice, simple et frais comme une brise dans le pelage. Quel plaisir de suivre cet ours apaisant et drôle qui accueille généreusement la beauté des petits riens qui animent la vie.

Amenées - Esther Salmona
Amenées
Esther Salmona
Éric Pesty éditeur

C'est à première vue un inventaire. Un inventaire dont l'émotion qu'il suscite affleure petit à petit. Une liste de choses qui disent les images, les sons, les souvenirs. Le vide se fait, se fera, et il faut, paradoxalement, emmagasiner. Conserver un peu, mais pour ne pas accumuler, ni faire disparaître.

Esther Salmona, dans ce vide qui se fait, dans cette disparition, force sa mémoire pour que LA disparition n'en soit pas complètement une. Amenées est d'une grande simplicité, d'une grande beauté et ainsi, une réussite.

Le bikini de diamant - Charles Williams
Le bikini de diamant
Charles Williams
Gallmeister / Totem

Fils d’un escroc professionnel qui souhaite se faire oublier quelque temps, le petit Billy nous conte un été trépidant avec toute la verve naïve et piquante d’un gamin débrouillard élevé sur les champs de course. Du haut de ses sept ans, il va passer des vacances inoubliables dans la ferme de son oncle Sagamore Noonan. Impossible de s’y ennuyer, cette ferme infestée par la puanteur des bacs de tannage réunit le vieux Finley dans son arche perchée, des éleveurs qui pleurent leurs cochons et des policiers opiniâtres et dépassés qui tentent de coffrer Sagamore pour trafic d’alcool. Dans cet univers loufoque surgissent une ravissante danseuse de streap-tease et son protecteur véreux poursuivis par une bande de malfrats patibulaires. Quand la belle en bikini disparait, la plus grande traque du siècle s’organise et les frères Noonan se frottent les mains en faignant la plus parfaite innocence. De sous-entendus comiques en péripéties rocambolesques, le génie des frères Noonan est irrésistible !
Edité en 1957 dans la collection Série Noire sous le titre « Fantasia chez les ploucs », les éditions Gallmeister de nous offrent une nouvelle traduction (par Laura Derajinski) de ce roman sacrément drôle, et nous les en remercions !

Dans la forêt d'Hokkaido - Éric Pessan
Dans la forêt d'Hokkaido
Éric Pessan
École des Loisirs

Les héros des romans jeunesse de Eric Pessan  habitent tous la même tour, dans une cité sans nom.
Après Antoine et  Tony dans Aussi loin que possible,  David dans la plus grande peur de ma vie, nous retrouvons Julie, déjà évoquée par son frère Thomas dans Plus haut que les oiseaux.
Julie s’extrait d’un cauchemar en hurlant, brûlante de sueur et de terreur. Dans ce rêve à la perception si proche de la réalité, elle est un petit garçon japonais, abandonné, seul, dans une grande forêt. Chaque plongée dans le sommeil l’amène dans la forêt, dans le corps de cet enfant, perdu, frigorifié. Elle-même se retrouve rapidement en état de fatigue extrême.
Passant du nous au je à chaque rapprochement des deux individus, Eric Pessan nous invite à prendre la place de l’autre, à visiter ses peurs, son passé et nous pousse à l’empathie.
La famille de Julie, généreuse et impliquée accueille au même moment trois jeunes réfugiés Erythréens. Comme un écho à l’échange entre Julie et l’enfant d’Hokkaido, les solutions se cherchent, se trouvent en partageant forces, chaleur et expériences.

Le labyrinthe d'une vie - Adam Foulds
Le labyrinthe d'une vie
Adam Foulds
Piranha

C'est une très belle découverte que la deuxième traduction d'Adam Foulds chez Piranha en cette rentrée 2017. Une très belle découvert car il est autant agréable que déroutant de se perdre dans ce labyrinthe d'une vie, tant la forme est soignée, précise et intelligente.

Tenter de pénétrer dans la frontière mince qui nous sépare de la folie, de l'instabilité, de la mélancolie sévère. Tenter de percer le mystère d'une écriture qui se teinte de ces aspects. C'est que Adam Foulds réussit à faire en scrutant un John Clare sur le déclin, au moment où il est interné, et en choisissant sa rencontre, ou plutôt sa non-rencontre, avec Alfred Tennyson, jeune écrivain déjà célèbre en cette année 1840.

Les personnages de ce labyrinthe sont soit, saint d'esprit, la famille Allen, responsable de l'asile expérimental, soit considéré comme souffrants comme John Clare. Mais leurs sensations se mélangent dans un méandre étonnant où transpire la poésie rurale et sensuelle du maître anglais.

Panthère Première # 1 - Collectif
Panthère Première # 1
Collectif

Il n’y a pas grand chose à dire de cette nouvelle revue. Sinon qu’elle est forcément nécessaire. Courageuse, érudite, aventurière, féministe.

Opus collectif jusqu’au bout, de la conception à la fabrication en passant par l’écriture, on y découvrira et apprendra des paroles étonnantes. On retient l’entretien des « enseignantes-contrebandières » qui, dans la Roumanie des années 80 et 90, survivent par le troc et la vente de marchandise cherchées à Istanbul. Ou encore ce qu’est le dilemme de Cologne. Être coincée entre plusieurs causes, être femme, être racisée… Comment se faire entendre ?

Car c’est l’enjeu premier de Panthère. Se faire entendre et donner à entendre des paroles peu entendues. Si en plus le graphisme continue d’être aussi parfait, il ne reste plus qu’à souhaiter longue vie à Panthère Première.

Le petit garçon sur la plage - Pierre Demarty
Le petit garçon sur la plage
Pierre Demarty
Verdier

Disséquer deux images. Jusqu’à les épuiser, jusqu’à confondre pleinement la fiction et la réalité. C’est ce que réussit à faire Pierre Demarty au long de ce court roman. La première, au cinéma, va bouleverser le narrateur au point de le faire rejoindre sa famille plus tôt que prévu. La seconde va venir rebondir dessus comme un écho, et le chambouler de nouveau. Ces images, dont le point commun est de montrer un petit garçon sur une plage, ne sont jamais citées, mais nous les connaissons (au moins l’une d’entre elles). Elles sont devenues évidentes. Elles ont été montrées, à toutes les sauces, expliquées, commentées, utilisées.

Demarty, d’une magnifique écriture sobre, brute, maitrisée, nous les décrit donc ces images, à outrance, puisqu’on nous les a montrées à outrance et nous interroge sur notre façon de regarder, de ressentir, sans bienséance ni ironie, et propose au final un texte magnifique.

Le dossier M (livre 1) - Grégoire Bouillier
Le dossier M (livre 1)
Grégoire Bouillier
Flammarion

Qu’est ce qui fait que l’autofiction peut agacer en général ? Qu’est ce qui fait que la petite histoire personnelle ne fait pas littérature ? Et qu’est ce qui fait que Grégoire Bouillier vient contredire d’un pavé de 800 pages (le premier numéro d’un diptyque, une blague ?) toutes ces questions-affirmations ?

Le Dossier M est l’histoire de Grégoire Bouiller, ou du moins celle qu’il nous raconte, ou du moins, une histoire possible de Grégoire Bouiller. Celle de sa rencontre avec M, une histoire d’amour peu commune, qui balaie tout ce qu’il a connu, et qui sera la source d’un enchaînement d’événements riches et rebondissants.

Le Dossier M est une tentative d’analyse de ce qu’est la rencontre amoureuse totale et de ses implications. Il est une description fine des sentiments avouables et inavouables. Il est donc foisonnant.
Car le Dossier M est l’art de la narration et de la digression de Grégoire Bouillier qui, donc, nous donne à lire bien d’autres histoires que la sienne. Avec un humour, un décalage, une autodérision et une érudition peu commune.

Il est étrange de ne pouvoir répondre aux questions posées plus haut, comme il est étrange de se plonger avec une telle gourmandise dans ce morceau de littérature, et d’être à ce point content de le faire.

Une histoire des loups - Emily Fridlund
Une histoire des loups
Emily Fridlund
Gallmeister

Madeline est une adolescente étonnante. À part. Élevée en marge, classée rapidement au lycée parmi les « originaux », elle est solitaire, très éveillée, débrouillarde et particulièrement maligne. Mais la famille qui s’installe de l’autre côté du lac, à portée de jumelle, viendra troubler son quotidien. Peut-être le cherche-t-elle d’ailleurs. Elle va vite nouer des liens d’amitiés avec cette jeune maman, Patra, s’occuper fréquemment du jeune Paul, et assez vite, nourrir une méfiance envers le charismatique papa, Leo.

Troublant est le mot qui vient assez facilement à la lecture d’Une histoire des loups, tant Emily Fridlund nous entraîne dans cette histoire avec une habileté peu commune, usant de mécanismes chronologiques et d’ambiances parfaite pour nous donner, petit à petit, les indices d’une sombre affaire. Une histoire des loups est un roman sombre par l’histoire qu’elle raconte, par le décor intense du Minnesota, mais lumineux à travers l’œil de ce superbe personnage qu’est Madeline. On est vite averti de l’existence d’un problème, on est vite conscient de l’énigme qui entoure cette famille mais Emily Fridlund nous maintient, comme son personnage, dans l’attente et la compréhension progressive. On sait le danger possible, mais on ne sait d’où il viendra, et on ne lâche pas les pages de ce livre.

Collection "L'ordinaire du capital" -
Collection "L'ordinaire du capital"
Éditions Amsterdam

Deux « petits » ouvrages pour inaugurer cette nouvelle collection aux éditions Amsterdam qui soulèvent notre enthousiasme.

La petite ville, d’abord, d’Eric Chauvier. Il revient sur les traces de son enfance, à St Yrieix le Perche pour décrire une ville disparue, vidée de sens.

Les Briques rouges, ensuite, de Quentin Ravelli, qui décrit la crise terrible qui ravage la Sagra, ancien el dorado de la brique en Castille.

Dans cette collection, il sera question du capital, de ses outrances et de ses mécanismes dévastateur. Il y sera question d’anthropologie. De territoire aussi, de notre nostalgie envers sa diversité. Il y sera question de littérature car, les auteurs édités ne négligent pas la forme au propos politique. Il y est déjà question d’édition enfin, car  ces très beaux « petits » livres méritent qu’on s’y attaque, et vite.

Le livre que je ne voulais pas écrire - Erwan Larher
Le livre que je ne voulais pas écrire
Erwan Larher
Quidam

Au début de son livre, Erwan Lahrer prend énormément de précautions : Convoquant peut-être Cercas et sa description de la mémoire historique, convoquant peut-être Deleuze également et les petites affaires privées. Le livre que je ne voulais pas écrire doit être un objet de littérature. Éviter le trop d’émotions et éviter de trop se déverser.

Alors Le livre que je ne voulais pas écrire est un livre raté. Car oui de l’émotion il y en a. Oui Erwan Lahrer raconte là où il s’est trouvé ce 13 novembre 2015 et ce qui lui est arrivé avant.

Sauf qu’il ne s’agit pas d’une petite affaire privée (et c’est là le problème) car cet événement appartient aussi au collectif et c’est pourquoi on l’exhorte, lui l’écrivain à écrire, c’est pourquoi comme il le dit lui-même, il en ressent l’obligation, le geste d’écrire précède la décision de le faire.

Sauf, en fait que toutes ces précautions sont suivies d’effet. Véritable ouvrage sur le métier, le texte admet les tergiversations, il se moque de lui-même et de ses prétentions, il revient sur ses ambitions, il s’appuie sur les autres, il tente de comprendre : il est vivant, comme Erwan Larher.

Alors, ce livre que je ne voulais pas écrire est drôle, beau et à proprement parler un objet littéraire très intense. En plus, même si une balle dans les fesses et des santiags sont parmi les personnages principaux du livre, Lahrer réalise le tour de force d’éviter le cliché du western pour en faire un roman rock n’roll et puissant. Un roman véritable et très réussi.

Tout est brisé - William Boyle
Tout est brisé
William Boyle
Gallmeister

Tout est brisé c'est un instant suspendu dans la vie des trois personnages cassés en mille morceaux pour des raisons différentes. Trois branches d'un arbre généalogique qui semblent chacunes sur le point de tomber. Tout est brisé c'est un instantané de leur vie qui les réunit et où l'espoir de les voir se ressouder est permi. Tout est brisé, c'est enfin une ballade musicale, à pied, dans ce quartier de Gravesend, un Brooklyn si cher à William Boyle et à son écriture instinctive et touchante.

Tangvald - Olivier Kemeid
Tangvald
Olivier Kemeid
Gaïa

Olivier Kemeid est fasciné par Peter (Per) Tangvald depuis sa rencontre avec lui. Il choisit donc d’en raconter l’histoire. Entre roman documentaire, biographie et fiction, le texte du québequois est surprenant.

Peter Tangvald est Norvégien et c’est sur les mers qu’il a choisi de vivre écumant les îles découvrant des rivages traversant sans apports techniques et construisant ses propres bateaux. C’est dur à cuir, pas facile à vivre, en témoigne le récit de Kemeid chapitré en fonction des différentes femmes qui ont partagé ses navigations, 7 femmes qu’il aura, selon les mots de l’auteur épuisé et dont les destins sont divers et très variés.

Tangvald devient sous sa plume un roman d’aventure, un roman de pirate, un roman d’amour, un roman tragique et un roman d’histoire. C’est passionnant.

La fonte des glaces - Joël Baqué
La fonte des glaces
Joël Baqué
P.O.L

Après une enfance et adolescence loufoque et charmante, Louis a eu deux passion dans sa vie : sa femme et sa charcuterie. Aujourd’hui veuf et retraité, il s’ennuie ferme.

Mais un événement va venir bousculer son train-train : la découverte, dans un vide-grenier d’un manchot (l’animal) empaillé. Le bousculer au point de transformer sa vie : d’abord par la fixation qu’il fera sur cet animal puis sur les voyages intellectuels et géographiques qu’il entamera pour découvrir son environnement naturel et enfin en s’engageant pour sa défense et le combat contre le plus grand danger qui guette ses protégés, la fonte des glaces.

De prime abord le nouveau roman de Joël Baqué est drôle. Et cela il l’est mais pas seulement. Sa poésie toute en finesse nous interroge très subtilement aussi sur quelques thèmes importants comme le désengagement et la solitude dans nos sociétés modernes, mais aussi sur le cynisme parfois de la cause écologique. La poésie d’un roman qui amènera à découvrir la poésie tout-court de Joël Baqué dont le superbe Pré ou carré (Eric Pesty – 2015). Quant aux lecteurs de la poésie de Baqué : qu’ils se jettent sur sa Fonte des glaces où il ne renie rien de l’exigence de son écriture.

Underground Railroad - Colson Withehead
Underground Railroad
Colson Withehead
Albin Michel

Nous connaissions Colson Withehead par ses excellents romans précédents dont Apex ou encore Zone 1 (Gallimard). Excellents de par leurs livraisons de personnages à la fois « tout-le-monde » et hors-norme et de par la capacité de Withehead à inventer des histoires périphériques insolites surpenantes, drôle et acides mais seulement cadre des ses comédies humaines.

Avec Underground Railroad, il choisit peut-être le chemin inverse : il s’attaque à la grande histoire. Nous suivons le parcours de Cora, jeune esclave échappée de la plantation et qui va de pérégrination en pérégrinations traverser plusieurs états dans son chemin vers le nord et la liberté. Mais il va par ce biais rendre hommage au réseau souterrain d’activistes et de militants qui fut mis en place clandestinement à cette époque pour venir en aide aux fuyards.

Underground Railroad est donc un roman historique poignant et superbe de vérités tragiques, avec son lot d’espoirs et d’injustices où Withehead garde sa faculté d’invention.