Nos coups de cœur

Visions Of Warhol - (DVD)
Visions Of Warhol
(DVD)
Re:Voir

Des scènes de la vie d’Andy Warhol, vues par trois cinéastes, pionniers de l’avant-garde et amis proches de l’artiste pop.
Jonas Mekas, la force irrépressible derrière la promotion et la conservation du film expérimental, est également connu pour ses rapides journaux filmés. Dans Award Presentation, Warhol reçoit le prix Film Culture du cinéma indépendant. Ses Scenes from the Life enregistrent non seulement Andy Warhol, mais aussi l'excitation sociale et culturelle qui tourbillonnait autour de lui, palpitant aux rythmes hypnotiques du Velvet Underground.
Willard Maas était le mari de la cinéaste, peintre et actrice Marie Menken. Ensemble, ils étaient, pour Warhol, « les derniers grands bohémiens ». Leurs films ont en commun une légèreté lyrique et un amour pour des rythmes visuels forts.

Isabelle Huppert, vivre ne nous regarde pas - Murielle Joudet
Isabelle Huppert, vivre ne nous regarde pas
Murielle Joudet
Capricci

C’est l’histoire d’une actrice qui a toujours témoigné d’un goût prononcé pour le désastre et la catastrophe. Pour les héroïnes qu’elle incarne, cette catastrophe emprunte plusieurs noms : mari, enfant, France, amour, famille, réalité. Leurs moyens d’y répondre s’appellent masochisme, rêve, travail, perversion, poison, sévérité, humour, absence, folie. Violette Nozière, Madame Bovary, La Pianiste ou encore Elle : à travers ses plus grands rôles, Isabelle Huppert n’a cessé de livrer une bataille fictionnelle aux versions étriquées de la vie et de la féminité pour leur préférer la quête d’un idéal impossible, l’élan tragique et une forme salvatrice de monstruosité. À l’image d’un bonheur trop conventionnel, elle a toujours su opposer ce que l’on a appelé sa « plénitude malheureuse ».

Un Jardin de sable - Earl Thompson
Un Jardin de sable
Earl Thompson
Monsieur Toussaint Louverture

Il fallait bien une histoire de cette force, visiblement en partie celle d’Earl Thompson lui-même, pour évoquer ce que furent les USA de ces années-là. Et il fallait nécessairement une galerie de personnages excellents pour entourer les quinze premières années de Jack MacDeramid, et pour amener le livre à autant de violence et de beauté en même temps.
Ce jardin de sable est assurément un roman d’initiation : dépossédés de leur ferme, les grands parents du petits Jackie vont tant bien que mal tenter de le faire grandir. Un grand père à la dent très dure envers la politique de Roosevelt devant laquelle il n’a pas voulu se coucher et une grand-mère très pieuse mais dure à cuire à sa manière seront ses premiers référents. Trimbalés de logements en logements, toujours plus petits, bercés par les discours politique de comptoir, néanmoins saisissant de bon sens, et les ambiances de diverses cantines, hôtels ou autres petits boulots que ses « anciens » écumeront pour subvenir aux besoins primaires, le petit se construira une personnalité et une obsession, celle de la découverte du sexe opposé, et conjointement celle de vivre enfin des années heureuses et riches avec sa mère, trop rarement de passage.
Cet espoir semble enfin se concrétiser lorsqu’elle décide à l’emmener avec elle : quitter cet ennuyeux Kansas pour les états du sud, où une situation, promise par le nouvel époux les attends. Mais il n’y trouvera qu’un beau père aussi alcoolique que roublard, que succession d’arnaques et de fuites, que frustration finalement. Au milieux de tout ça, Jackie se débrouille et expérimente, au fur et à mesure que son obsession initiale grandit.
Earl Thompson fait de cette histoire un grand livre. Parce qu’il sait jongler d’un registre à l’autre. Entre les pages où il saisit parfaitement le langage populaire du milieu où il nous fait évoluer et celles où il sait faire ressortir toute une sorte de poésie des choses. Entre des moments d’une drôlerie parfaite et ceux d’une violence inouïe. Il arrive enfin à trouver son équilibre sur ce fil lorsqu’il sait être très dérangeant, notamment en étant parfois sensuel là où on ne l’entendrait pas, sans jamais véritablement risquer de tomber.
Grâce à tout cela, grâce à ce grand livre tiré de cette histoire, il réussit en définitive, à faire d’un décors (les USA lors de la grande dépression, ce que cette période, cette politique en particulier, a fait subir aux gens les plus vulnérables, ce qu’elle a réussit à les faire devenir) le principal personnage. Par le fait qu’il ait formidablement réussi à en dessiner les atours, il fait de ce livre un livre colossal.

Cette putain si distinguée - Juan Marsé
Cette putain si distinguée
Juan Marsé
Christian Bourgois

Il n’est jamais trop tard pour découvrir Juan Marsé car c’est probablement une des plus belles plumes de langue espagnole aujourd’hui. Pour notre part, c’est cette année que cela se passe avec Cette putain si distinguée et cela donne immédiatement envie de se plonger dans les quelques 15 romans précédents.
Ce roman est un meuble à tiroirs qui parfois communiquent entre eux. Le romancier, possible Juan Marsé lui-même, campe le décors dans une vraie-fausse interview, piquant incipit. Il s’agira pour lui de travailler pour une production cinématographique à l’écriture d’un scénario retraçant l’histoire du meurtre par un projectionniste, d’une prostituée, dans la cabine d’un cinéma de quartier. Le coupable est bien connu car ses aveux ont été signés. Seul problème, irrésolu encore aujourd’hui, bien des années après sa libération, il ne se souvient pas du moindre détail l’ayant amené à un tel geste. Curieuse histoire donc, qui va meler les codes du polar et ceux de l’Histoire puisque gravitent autour d’eux quelques personnages de la résistance au franquisme naissant.
Peu convaincu par ce projet de film, dont les contours et l’intérêt lui semblent bien flous, l’auteur va parallèlement continuer d’écrire pour lui même et nous convier ainsi à sa profonde réflexion sur l’essence du langage.
Mais c’est bel et bien globalement de mémoire dont il s’agit. Quand ce meurtrier qui se présente à lui connaît toujours autant de difficultés à se remémorer ces événements, c’est également l’Espagne post-franquiste qui est évoquée, celle-là même dont la mémoire est volontairement partielle, guidée par ce désir d’oublier et d’avancer.
Juan Marsé est magistral dans sa faculté à imbriquer les différentes époques et les différents niveaux de lecture pour mieux nous donner à entendre ce qu’il n’écrit pas directement, pour nous parler d’écrire, de voir et à faire avec Cette putain si distinguée qu’est la mémoire.

Sidérer, Considérer - Marielle Macé
Sidérer, Considérer
Marielle Macé
Verdier

Extraits d'un commentaire de Jean Klepal à retrouver en intégralité sur son blog epistoles-improbables.over-blog.com

 

Ce  livre n’est petit que par son format de simple carnet et son nombre de pages, seulement 67. Mais quelle force ! [...] Marielle Macé nous confronte avec énergie et détermination à une réflexion d’extrême qualité sur le langage et ses faux semblants. En nous incitant à nous poser la question du Comment plutôt que celle du Pourquoi, la littérature apparait comme l’allié sur lequel s’appuyer pour affronter la vie quotidienne. Nous touchons évidemment là aux conséquences politiques de la pratique de la littérature, puisque l’écriture s’affirme en tant que pensée en mouvement. Comment dire les choses avec justesse, pour les traiter en toute justice ?

À partir d’une réflexion sur un campement de migrants invisibilisé en plein Paris, quai d’Austerlitz, et les conditions de son voisinage avec la Cité de la mode, une discothèque, et une banque de financement et de gestion, des questions émergent. [...]

Viennent ensuite une série de remarques sur ce qui se joue dans ces espaces frontaliers des bords de la ville et de la vie visible, « là où des groupes humains s’abstiennent les uns des autres ». Là où précisément la démocratie achoppe, là où elle ne parvient pas à cette relation de côtoiement qui la fonde : composer avec les autres. [...]

Dans le sillage de Francis Ponge, avec Pierre Bourdieu en appui, Marielle Macé exprime sa rage de l’expression d’une colère ancrée sur l’attention et une vigilance intransigeante éprises de justesse poétique. Pour elle, la colère est une « émotion qui révèle les valeurs et les biens qui nous divisent. » La colère (Ponge, Baudelaire, Hugo, Pasolini...) surgit contre la violence, l’indifférence et toutes les formes de domination qui nourrissent la précarité. Le paragraphe se termine sur l’évocation d’un bateau de migrants dérivant deux semaines durant, identifié, repéré, jamais secouru malgré les signaux émis, à bord duquel soixante-trois personnes ont péri. [...]

Le texte trouve son accomplissement dans un ensemble portant sur les notions de lieux, de bordures, lisières, visibilité et invisibilité, de frontières donc entre ce qui existe et ce qui se tente. La notion de porosité émerge ainsi tout naturellement.

La ballade silencieuse de Jackson C. Frank - Thomas Giraud
La ballade silencieuse de Jackson C. Frank
Thomas Giraud
La Contre allée

Jackson C. Frank fut un contemporain de Dylan. Dur donc de résister au temps. Notons qu’il participa tout de même au grand mouvement de la folk au USA et au Royaume Uni, non sans la ténacité et l’exigence de l’autodidacte.
C’est cette vie que Thomas Giraud déroule. Où comment les événements singuliers de sa biographies ont pu façonner le type, en faire ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir de lui. Cette vie où le drame initial fut à la fois une blessure déterminante et une chance. Cette vie par la suite faite de succès éphémères et d’échecs, d’oisiveté et de passion. Cette vie ou celle qu’elle a pu être car l’on suppose fort bien combien Giraud a pu prendre de libertés avec les éléments de ce parcours, comme pour mieux nous « ballader » justement.
Cette biographie des possibles, donc, est une véritable réussite tant elle se fond parfaitement au rythme, à la poésie et à l’imaginaire d’une musique qui marqua une génération et continue de bercer. Il a souhaité faire de cette vie une chanson folk peut-être. Et cela fonctionne à merveille jusqu’à nous faire dire, à l’inverse exacte de ce que Bolano réussit par exemple avec son Arcimboldi : ce Jackson C. Frank a-t-il réellement existé ?
Nous balader aussi, dans ce que la « réal-fiction » peut nous donner de mieux et de plus sensible : nous faire douter, nous donner à imaginer, à interpréter.
En outre, la ballade silencieuse de Jackson C. Frank parle superbement de musique (fascination pour Elvis, rencontre avec Paul Simon) et cela fait donc une deuxième (ou énième) bonne raison de le lire et d’écouter (ou réécouter) l’unique album existant.

Tuff - Paul Beatty
Tuff
Paul Beatty
Cambourakis

Tuff n’est par le dernier roman de Paul Beatty. Mais son dernier traduit. Et le fait que l’Américain soit traduit dans le désordre n’est en aucun cas un problème car ses quatre romans sont fait du même bois : ils sont très bons.
Tuff est une jeune noir d’East Harlem. Aux mensurations gargantuesques, il est de ce fait aussi craint que tancé, et, connaît tout le monde dans son quartier qu’il arpente depuis maintenant une vingtaine d’année. Bonne pâte au grand coeur, il ne faut pas le gonfler non plus. Il est d’un premier abord le cliché de ce que l’Amérique propose aujourd’hui aux « minorités », c’est à dire pas grand chose. et forcément son parcours commence par ce que, de toute façon, on attend de lui : le deal. Mais il est aussi un observateur avisé de la société dans laquelle il vit : un système scolaire où sa chance est compromise, un communautarisme exacerbé, une politique inadaptée jusqu’au niveau local, parfois encore bercée des résistances et illusions des vieux briscards du Black Power, symbolisées par son poseur de père. Tuff est en outre cinéphile averti et pratique comme Paul Beatty, merveilleusement l’art du contre pied ce qui en fait un anti-héros particulièrement intéressant et dérangeant pour une critique habituée à distribuer les rôles dans des cases bien définies.
C’est sur ces bases, que, jeune père de famille, Tuff décide sans trop y croire de changer de vie et de faire appel à un service de « grand frère » qui sera incarné par Winston, black lui-aussi, mais converti au judaïsme par amour avant de se faire rapidement larguer, à peine raccourci de son prépuce.
Il résultera de cette collaboration que Tuffy va vaguement faire campagne pour l’élection locale, se prêtant tant bien que mal à ce jeu moyennant un financement substantiel. Peu de chances, les dés son pipés d’avance mais ce que Paul Beatty cherche à montrer ici est plus subtile bien sûr, comme toujours. Tuff pourrait finalement être s’il le souhaitait réellement, un représentant idéal pour les besoins de son quartier. Sa connaissance des problématiques, de ses codes, de ses besoins, son surprenant bon sens, sa fameuse bande, rassemblement hétéroclite et resserré de quelques-unes des minorités autant absentes du cinéma que des discours politiques font qu’il aura bien des choses à dire. Et il ne s’en privera pas quand il ne sera pas trop fatigué par le protocole.
Le talent de Beatty est de dire beaucoup sans en avoir l’air. Son héros est exactement comme lui. Et de le faire sans concession, sans aucune bienveillance sur-jouée et avec au détours des pages et de quelques scènes un humour fracassant et un art de la surprise génial. Il était par exemple peu probable de voir Tuffy participer à un combat de Sumo. Et pourtant, là aussi Beatty nous dit quelque chose.

La bibliothèque noire - Cyrille Martinez
La bibliothèque noire
Cyrille Martinez
Buchet Chastel

Avec trois histoires, ou plutôt trois points de vue d’une même histoire, Cyrille Martinez nous introduit dans le fabuleux monde de la lecture publique. Une fable ? C’est bien de cela dont il s’agit : les lecteurs, les bibliothèques, les grands projets, l’absurdité de l’administration, les livres et la résistances, toutes ces voix sont les personnages de ce livre.
Nous nous rappellerons ainsi la construction de la Très Grande Bibliothèque et nous suivrons les espoirs fous d’un lecteur à son encontre. Mais derrière le parfait, le secret nous sera, avec beaucoup de fantaisie, révélé.
Cette fable est celle d’une lutte pour une littérature qui ne se laisse pas faire, d’une route, pour les usagers résistants, vers une bibliothèque utopique, faite de livre qui nous parlent, de mots interdits. Une bibliothèque noire, où le code vestimentaire est toléré mais où avant tout l’uniformité est, seule, bannie.
Une fable donc, pleine d’humour et de sens, de légèreté et d’idées. Un grand plaisir!

Splendide Hôtel - Gilbert Sorrentino
Splendide Hôtel
Gilbert Sorrentino
Cent Pages

Gilbert Sorrentino est de cette trempe de gars qui ne vous laissent pas tranquille, qui ne sont pas un sentier GR bien balisé qui vous promène bien sereinement et vous amène à bon port moyennant quelques surprises bien ficelées et quelques difficultés parfaitement maîtrisées. Il est en outre de ceux dont il est difficile, à l’heure d’en présenter la dernière traduction en français, de ne pas évoquer les livres précédents, tant son oeuvre forme bloc. Il est de ceux, enfin, qui cherchent en permanence, qui épuisent, qui s’épuisent, qui illuminent et redoutent et qui parfois, comme avec ce Splendide Hôtel, nous donnent en quelques sortes à voir, l’essence de ce cheminement hors piste.
C’est comme si il nous permettait, par ce dernier opus, encore parfaitement traduit par Bernard Hoepffner et serti par les ateliers de Cent Pages, de consulter son carnet. Et cela est passionnant, parfois limpide, souvent fulgurant.
Bien sûr Sorrentino ne va encore une fois pas se donner la tache facile, comme souhaitant par la contrainte, organiser ce carnet, ses pensées.
Par un exercice formel d’abord : l’abécédaire. Bancal évidemment car il saura s’en éloigner quand il sera nécéssaire, quand bien lui semble en fait et surtout lorsque cette contrainte aura perdu de son intérêt. Mais bien pratique pour donner ce faux semblant de début et de fin.
Un fil ensuite, pas vraiment narratif on s’en doute : celui du poète en commentaire du poème ultime. Les Illuminations de Rimbaud comme récurrence. Où comment finalement la littérature n’est plus que réexploitation d’images, d’où sa difficulté, d’où l’exigence de l’auteur et du lecteur à son encontre.
Lire Sorrentino revient finalement à ressentir le plaisir de se perdre et de trouver le gout du mordant.

Berlin On / Off - Julien Syrac
Berlin On / Off
Julien Syrac
Quidam

Avec ses trois monologues, qu’on aime imaginer d’un même narrateur, Julien Syrac dresse en premier plan le portrait d’une ville, Berlin, qui attire ce qui se fait de plus branché dans le milieu artistique. Milieu qu’il va passer à la moulinette avec la causticité, l’humour et la vivacité de langage et d’esprit qui portent sa satire à une jolie altitude.
Tout à tour, accompagnateur de poète pour un festival, modèle nu pour des cours amateurs et assistant d’un sculpteur désabusé, il écume ainsi ce qui se fait de plus obscure comme petit boulot pour gagner un peu sa vie dans ce milieu culturel.
Ce qui marque cependant c’est la faculté de Julien Syrac à faire évoluer son texte vers un arrière plan plus consistant. S’il n’était que le vagabondage des pensées du jeune homme, hilarantes digressions sur le milieu artistique qui l’attire autant qu’il se refuse à lui, Berlin On / Off serait déjà un commentaire particulièrement désopilant sur la vanité d’un cercle poseur, codifié à l’extrême. Mettant le doigt sur l’auto-stéréotype et la bien-pensance d’une société en quête d’une forme de repentir parfois mal placé. Burlesque et extrapolation, mauvaise fois et amertume serait au rendez-vous et ce serait déjà une réussite.
Mais derrière la vitrine artistique se pose aussi la question de la création aujourd’hui, en particulier dans ce Berlin post mur. L’arrivée dans la troisième nouvelle du sculpteur, fatigué, retiré dans la campagne berlinoise et presque polonaise, has-been, mélange de folie et de sensé, constitue le questionnement final du livre, métaphore en lui-même du Berlin réunifié.
En appuyant sur le cliché, Julien Syrac en fait ressortir le plaisir du ridicule, mais ouvre aussi quelques interrogations bienvenus.

Sans lendemain - Jake Hinkson
Sans lendemain
Jake Hinkson
Gallmeister

Jake Hinkson place encore une fois son histoire dans le décors de l’Arkansas. Comme il nous l’indique en introduction, non seulement il en vient, mais il en le fruit. C’est dire, donc, s’il connaît les particularités, l’histoire et les mentalités de ce rude territoire américain.
Billie Dixon va plusieurs fois, au milieu des années 40, faire la route entre la Californie et l’Arkansas. D’abord car quelques uns de ses bleds paumés figurent sur sa liste des endroits à visiter pour tenter d’y placer les copies des films dont elle à la charge, ensuite car c’est irrémédiablement dans l’une de ces communautés que son destin va se sceller.
S’il elle ne s’était pas mise en tête de convaincre le fanatique pasteur de revenir sur sa décision de considérer le cinéma local comme l’oeuvre du diable, les choses auraient suivies leur bonhomme de chemin. Mais voilà, considérant non seulement que la mission confiée par la production hollywoodienne de seconde zone pour laquelle elle travaille trouvait son climax dans ce trou, qu’elle se devait, par le placement de films souvent douteux d’accomplir son devoir de divertissement, et considérant également son attirance dangereuse mais grandissante pour Amberly, la femme du même pasteur, Billie ne pouvait faire autrement que s’attirer des problèmes. Et par un enchaînement de circonstances douloureuses, ils seront nombreux.
La grande réussite de Sans lendemain consiste en ce qu’il parvient à faire monter une tension constante au fil des pages. D’un incipit léger, il nous entraine sans nous en rendre compte, vers un inéluctable dénouement. On savoure ainsi chaque étape de ce superbe roman noir. Mais elle consiste également, chose pas si fréquente que cela, dans la faculté de Jake Hinkson a se mettre dans la peau de cette jeune femme qui en a dans le ventre et qui va, les événements s’enchaînant, considérer que la fuite n’est plus la solution, mais qu’il faudra plutôt les affronter par elle-même, et ainsi combattre de plus en plus férocement préjugés, empirisme et endoctrinement.

Écoute la ville tomber - Kate Tempest
Écoute la ville tomber
Kate Tempest
Rivages

La première scène décrit trois jeunes gens en fuite. Mettre pas mal de distance entre eux et un Londres devenu dangereusement malsain pour eux est, on le comprend une urgence et pose d’emblée la trame noire de l’histoire.
Kate Tempest propose ensuite de revenir sur les raisons de cette fuite, depuis la rencontre du trio jusqu’à l’engrenage, on ne dévoile pas grand chose, et l’argent trop facilement et peu académiquement gagné.
Amour, bars branchés, milieux louches, drogue, musique, familles dépassées et urgence encore. Celle pour cette génération de vivre au plus près du présent faute de mieux mais où engagement minimum et précarité sont finalement une forme de sécurité. Se contenter de l’immédiat, de petits boulots pas toujours glorieux, du mille à l’heure et se repaître du rythme effréné. Voilà l’horizon d’un texte où chaque scène met en lumière l’électricité des sentiments. Brûler l’immédiat, se laisser porter et faire de chaque chose une explosion. Ils en ont besoin tous les trois, chacun à leur manière, pour se faire un place.
Forcément il est difficile de lire Écoute la ville tomber sans garder en mémoire l’énergie incroyable qui émane de Kate Tempest sur scène. L’impact de son phrasé, si on a eu la chance de la voir, nous saute à la figure à chacune des pages. C’est le souffle coupé que l’on peut refermer ce premier roman.

La Citadelle - A. J. Cronin
La Citadelle
A. J. Cronin
Tusitala

Le héros de la Citadelle suit en bien des points le parcours d’A.J. Cronin lui-même. Écossais aux études de médecine brillantes, son origine modeste ne lui donne l’occasion d’exercer que dans le Pays de Galles minier, où il découvrira la pauvreté, la pénibilité du travail, et l’observation des pathologies qu’il pense liées à celui-ci. Cette expérience va permettre à son héros de devenir une référence dans ces maladies pulmonaires et de gravir les échelons jusqu’à travailler à l’office des mines, puis, ouvrir son propre cabinet à Londres et ainsi trouver une clientèle plus fortunée. C’est là qu’il perdra tout son idéalisme au détriment d’une pratique de la médecine extrêmement douteuse, d’un fonctionnement qui n’est pas sans rappeler l’origine de la mauvaise réputation de l’apothicaire, plus soucieux de ses rentes que du traitement réel des symptômes s’il y a (quitte à en inventer si besoin, et la médicamentation placebo qui va avec).
Car idéalisme il a bien chez ce héros ainsi que chez son auteur. Prêts à renverser un système médical britannique obsolète, arnaqueur et lent. Prêts à tout mettre en oeuvre pour porter haut son serment et découvrir encore et encore cette discipline qu’est la médecine : ils le sont tous deux. Et il faudra tomber dans la facilité et par conséquence, également, perdre progressivement l’amour d’une femme pour revenir à l’essentiel : la poursuite de cet idéal.
Le style d’A.J. Cronin est teinté des années 30 et d’une certaine désuétude, parfois d’une réelle naïveté des élans et sentiments. Mais la révision de cette traduction par les éditions Tusitala montre à quel point la valeur de ce texte reste actuelle, lui qui, à l’époque, fut un succès considérable et qui participa grandement à la conscience collective qui fut à l’origine de la création de l’équivalent de la sécurité sociale britannique.

Loin de Douala - Max Lobe
Loin de Douala
Max Lobe
Zoé

Si Jean est brillant à l’étude, mauvais en football et peu aventureux, il en va à l’inverse de Roger, son aîné de peu. Ce qui leur vaut un traitement très différent auprès de la charismatique et colérique Sita Moussima, leur mère. Et le décès soudain du père ne va rien arranger et même tout précipiter, décidant Roger à tout plaquer, régler ses comptes, fuir les accès de violence de sa mère et poursuivre son rêve de devenir footballeur en Europe. Faire « Boza » comme on dit au Cameroun. Autrement dit partir malgré les dangers, l’inconnu, pour un voyage plus que parsemé d’embûches. Sur ses traces et avec l’aide du frère-ami Simon, Jean va se découvrir le courage de partir à la recherche de Roger, depuis Douala, jusqu’à Yaoundé et puis…
Les pages de Loin de Douala sont à la couleur du Cameroun d’aujourd’hui, les voix, les ambiances, les odeurs, tout y est parfaitement dessiné. Et ces pages se font l’écho également, au delà de l’histoire très attachante, d’enjeux contemporains très fort en n’éludant rien : pauvreté, politique et spectre des terribles actions de Boko Haram dans le nord du pays et des menaces que cela représente pour ceux qui se lancent dans l’aventure.
De ce fait, Loin de Douala est aussi bien un roman de la vie quotidienne qu’un roman d’initiation plus universel où la naïveté du narrateur adolescent donne à ce road book un sens comique inattendu. Dans leur rapport aux obstacles qu’ils affronteront, dans la découverte et l’affirmation d’une sexualité dite « différente » et dans le rire même des personnages qu’ils croiseront (tante possessive, gamins des rues, gros bras peu fréquentables etc). Quand l’humour permet de nettoyer du sordide et de la difficulté de vivre.

Taqawan - Éric Plamondon
Taqawan
Éric Plamondon
Quidam

Dynamique et foisonnant, tour à tour drôle, concerné et sombre, Taqawan est notre gros coup de cœur de ce début d’année.

Taqawan, comme le nom amérindien du saumon, celui qui remonte le courant pour revenir aux sources, aux origines. C’est dans un certain sens ce que continue de faire Éric Plamondon dans son œuvre toujours aussi réjouissante.

Les faits de départ sont bien réels et quelques peu oubliés : un fort mouvement de contestation de la communauté Mig’maq au moment où, leur quota de pêche se voit être très sérieusement attaqué, et par là même, cette population fortement mise en danger. Avec cet événement de 1981, ce sont des décennies, des siècles, d’interventions peu glorieuses de l’homme blanc sur le territoire indien nord américain qui ressurgissent.

Ce roman protéiforme mêle donc la grande histoire, celle des sources de ce pays où se rejoignent les intérêts politiques d’hier et d’aujourd’hui, avec la petite, celle d’un groupe de personnages symbolisant à merveille la mixité culturelle de ce Québec, et qui vont directement subir l’impact de ces événements violents, portant ainsi Taqawan, par endroits, aux portes du roman noir.

Par endroits seulement, car Plamondon n’oublie surtout pas de dérouler son style si particulier, parrainé pour notre plus grande joie par le grand Brautigan, fait de courts chapitres alternant les grands enjeux et les petits destins, le tout lié avec la sauce des détails savoureux et populaires d’une culture aux origines multiples qu’il ne faut surtout pas oublier, au moment où tout semble séparer les hommes.

La conquête des îles de la Terre Ferme - Alexis Jenni
La conquête des îles de la Terre Ferme
Alexis Jenni
Gallimard

Il est des épisodes majeurs de l’histoire qui, bien que très documentés, bien que maintes fois interprétés, étudiés et adaptés, gardent néanmoins leur part de mystère. Et il est des rendez-vous que la littérature de roman se fixe avec la discipline historique pour apporter sa pierre à l’édifice. D’abord parce que ce mystère laisse la place à l’imagination, à la fiction et ensuite parce que ce genre d’épisodes, si extraordinaires et si fondateurs ne pourront que très rarement être dépassés en intensité en enjeux et en narration. C’est donc un défi auquel s’attaque Alexis Jenni. Et il s’y emploie fort bien.

Hernan Cortés a réussi à conquérir le grand empire Mexicas de Montezuma.Une entreprise délirante démarrée à Cuba en 1519.Cuba où Cortes s’émancipe du gouverneur local pour réunir tout ce qui se fait de « conquistadors », aventuriers en tout genre, échoués sur les côtes des « Indes » nouvelles pour diverses raisons.

À partir de ce moment, l’avancée de ces 500 est inéluctable. Une poste forgée à la négociation, à l’art de la séduction, à la faculté de Cortés à utiliser les inimitiés locales et à l’espoir d’une fortune colossale. Une piste largement marquée du sang et de la violence, le plus souvent celui des Indiens, manipulés et volontiers sacrifiés.

Cette épopée nous est contée par Juan de Luna, dit « Innocent ». Un jeune clerc défroqué et banni d’Espagne qui deviendra le confident de Cortés.

À travers sa voix, c’est toute notre fascination pour cette aventure que nous découvrons. Ainsi que le constat de vanité que nous pouvons faire à son épilogue.

Le roman de Jenni, très documenté est sans concessions pour ces deux sociétés qui s’opposent ici. Sans jugement non plus, sinon celui des personnages sur eux-mêmes. Il réussit à compiler un récit historique très réaliste, un roman picaresque passionnant et une réflexion aboutie sur les faits que nous avons aujourd’hui à comprendre comme fondateurs, bien que lointains, de nos sociétés.