Nos coups de cœur

Les garçons de l'été - Rebecca Lighieri
Les garçons de l'été
Rebecca Lighieri
P.O.L

Les garçons de l’été est le deuxième roman qu’Emmanuelle Bayamack-Tam publie chez P.O.L sous le nom de Rebecca Lighieri. Et si cette pratique est répandue, elle étonne un peu chez Emmanuelle-Rebecca. Parce que quoi ? On retrouve chez les deux la même magie des personnages ciselés, sculptés et magnifiquement rendus dans leur complexité, comme on y retrouve aussi la même subtilité à les faire évolués dans notre contemporain si parfaitement croqué. Emmanuelle comme Rebecca touchent les travers et beautés du monde d’aujourd’hui avec le même humour et la même précision.

Ce que Rebecca permet à Emmanuelle est peut-être néanmoins un léger glissement dans le genre : Comme Husbands précédemment, Les Garçons de l’été tendent délicieusement vers le roman noir. Ici, une famille presque normale bascule dans le déséquilibre après la perte de la jambe du fils aîné (île de la Réunion + surf + Requin). Tout se révèle au fur et à mesure des monologues qui chapitrent le roman, chaque protagoniste prenant tour à tour la parole pour faire évoluer l’histoire et découvrir l’inquiétant. Les personnages et leur personnalité prennent alors progressivement une épaisseur et une tonalité étonnantes, le pire et le meilleur.

Roman noir très psychologique et super sensuel ou bien chronique dramatique contemporaine, la frontière est ici mince et tant mieux. Ce qui est sûr c’est que les pages de ces Garçons de l’été se tournent d’elles-mêmes. Quel plaisir !

Elise et Lise - Philippe Annocque
Elise et Lise
Philippe Annocque
Quidam

Élise et Lise se ressemblent beaucoup. Elles se complètent, elles sont amies. Mais sans doute cela est-il trop simple et, très vite, avec une parfaite maîtrise, Philippe Annocque donne à son « conte sans fées » du suspect, de l’inquiétude, dans ce quotidien si familier.

Les courts récits et ainsi les points de vue s’enchaînent : ceux de Lise, ceux d’Élise et ceux de Sarah également, amie de « seconde division » qui étudie à l’Université l’art du conte et qui livre ses acquis au fur et à mesure du récit, forçant ainsi la comparaison dangereuse entre la symbolique des histoires des Grimm ou Perrault et la relation des deux jeunes filles.

Annocque joue merveilleusement le rôle du chef d’orchestre entre toutes ces consciences pour mieux nous installer, très progressivement, dans une intrigue. Pour accélérer notre trouble et démontrer que, comme dans les contes, le léger cache parfois, souvent, le drame.

Chaleur - Joseph Incardona
Chaleur
Joseph Incardona
Finitude

Un concours de sauna en Finlande. Une farce. Dès lors ce Chaleur s’annonce des plus délicieusement loufoque. Mais renseignons nous un peu et nous découvrirons que ce concours existe bel et bien et que l’auteur s’est très librement inspiré de faits bien tangibles.

Et les personnages de Joseph Incardona participent à ce parfait décalage. Un acteur porno suédois à la métaphysique complexe et un ancien sous-marinier russe, machine d’abnégation. Tous deux participent au concours. Ils servent pourtant des thèmes bien connus : une rivalité ancrée, un  dernier rêve à accomplir, un passé trouble, un avenir plus qu’incertain.

Reste la manière d’utiliser ce décalage. Et dans ce domaine Incardona nous montre encore une fois une sacrée détermination.

Chaleur, c’est donc l’art subtile de nous embarquer exactement là où on ne pense pas aller, c’est à dire juste à côté.

Le Papillon - Andrus Kivirahk
Le Papillon
Andrus Kivirahk
Le Tripode

Maintenant qu’il est mort, August Michelson peut raconter.

Il peut raconter le théâtre de résistance qui, par la farce, le texte et le détournement, décale le quotidien de sa troupe et des spectateurs dans un pays trop rarement libre. Il peut raconter l’euphorie de la construction du théâtre, l’Estonia, l’évanescence de son épouse, dit le Papillon, sur qui toute la poésie repose.

Il peut raconter l’horreur de la guerre, l’oppression de l’occupation.

Andrus Kivirähk, en convoquant l’histoire du théâtre estonien, continue avec le Papillon (son premier texte en réalité) de nous introduire dans l’histoire si particulière et méconnue de son pays, avec toute la force, le sens de la fable et le soin permanent à mêler légende et réalité qui le caractérise depuis que nous l’avons découvert avec l’Homme qui savait la langue des serpents.

Le monde des hommes - Pramoedya Ananta Toer
Le monde des hommes
Pramoedya Ananta Toer
Zulma

Le Monde des hommes est le premier volet de la tétralogie Buru de Pramoedya Ananta Toer que les éditions Zulma ont la bonne idée de republier.

Une excellente idée puisqu’au travers de Minke, jeune indigène dans les Indes néerlandaises, de son parcours d’étudiant brillant et de jeune adulte plein d’espoir, l’on se fait une idée très précise de l’histoire complexe de l’Indonésie.

Et plus largement, les questions de l’oppression, de la colonisation, des libertés d’action et d’opinion, sont largement traitées autour d’un jeune homme en pleine « construction intellectuelle », pris entre les méandres des codes indigènes ancestraux et ceux des lois coloniales « modernes ». Un jeune homme dont la pensée humaniste et libertaire se forme.

L’ensemble donne un roman passionnant, qu’on ne lâche pas et qui donne sérieusement à réfléchir, et envie de continuer à découvrir un auteur longuement censuré et empêché.

Michel Jullien - Denise au Ventoux
Michel Jullien
Denise au Ventoux
Verdier

Denise est le personnage principal, sans doute, du nouveau livre de Michel Jullien. Elle part s’échapper de la ville quelques jours avec Paul, dont elle s’est fameusement éprise.

Denise, on l’apprend vite, est un chien, et ce n’est pas celui de Paul. Ce qui permet à l’auteur, avant de nous faire vire l’ascension du Mont Ventoux, de nous raconter les liens qui unissent les quelques membres du « bestiaire » de Denise (quelques histoires savoureuses et passionnantes au passage) et les événements qui conduisent à cette escapade.

Avec ce nouvel exercice de style, Michel Jullien démontre, si besoin est, une nouvelle fois sa maîtrise de la langue, son soin de la recherche dans le poids de chaque mot, sa manière si précieuse de nous guider vers les sensations et les émotions simples. Une écriture joliment désuète et sans compromis. Jusqu’à l’apothéose de la montée vers le Ventoux. On y est et c’est très, très beau !!

La disparition de la chasse - Christophe Levaux
La disparition de la chasse
Christophe Levaux
Quidam

Ce premier roman court est un tour de force. Écrit à la hache, dans le vif du langage et dans le vif de l’absurde, composante désormais inhérente au fonctionnement social moderne.

Les personnages de Christophe Levaux sont tous présents à un séminaire d’une entreprise qui, semble-t-il, occupe aujourd’hui une place déterminante dans le renouvellement économique d’une région sinistrée du Nord de la France.

Ca part bien.

D’autant qu’ils ont tous cette lucidité, tantôt cynique, tantôt pathétique, tantôt amère, vis-à-vis de la bêtise moderne, que ce soit le PDG lui-même, le nouvel employé pas convaincu du bien fait du travail salarié ou bien même l’organisatrice du séminaire.

Christophe Levaux est sans concession, il est actuel, c’est San Antonio aujourd’hui (et c’est un compliment / en moins graveleux sans doute). C’est rentre-dedans, drôle et très enthousiasmant.

Le Chronométreur - Pär Thörn
Le Chronométreur
Pär Thörn
Quidam

Le personnage de Pär Thörn est, depuis petit, obsédé par le temps. C’est tout naturellement qu’il devient chronométreur dans une usine. Optimisation, rapports, amélioration et réflexion : voilà la mission dont il s’acquitte avec le grand sérieux que nécessite sa fonction, apportant ainsi, en homme de devoir, son concours aux besoins de l’entreprise. Ni l’austérité de ses collègues, considérée comme fonctionnelle, ni les vols dont il fait l’objet, détails inefficaces auxquels il faut mettre fin, ne viendront troubler sa tâche.

Seulement, nous sentons poindre malgré tout, par petites touches subtiles, la conscience nouvelle de l’absurdité, autant que de l’injustice, d’un système dont il est un rouage actif.

La fable de Pär Thörn choisit la douce folie et la fantaisie pour décrire un monde aux dérives de plus en plus inquiétantes. Génial rappel.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

La plus grande peur de ma vie - Eric Pessan
La plus grande peur de ma vie
Eric Pessan
Ecole des loisirs

Une journée d’errance, quatre collégiens qui se fréquentent depuis leur tendre enfance trouvent dans un manoir désaffecté une grenade datant de la seconde guerre mondiale. Le lendemain, David, Jordan et Lalie constatent avec effroi que Norbert, qui a récupéré la grenade à l’insu de ses comparses, a décidé de l’apporter au collège.

David se confronte alors à sa propre responsabilité, les questions se bousculent, il est sur le point d’exploser. Les calligrammes dont il parsème ses écrits, offrent une illustration sensible et juste de ses inquiétudes et de ses réflexions.

Que va faire Norbert qui, constamment harcelé, ne rêve que de vengeance ? Pourquoi ne pas lui avoir porté secours avant que tout ne bascule ?

Dans l’univers collégien à la violence quotidienne (bousculades, vexations, humiliations) une arme mortelle, une vraie grenade, surgit. C’est d’un seul coup la guerre, le danger incontrôlable, la mort imminente rendue possible. Cette réalité dont ils se sentaient si loin pétrifient les élèves, les fascinent et les glacent, comme le pire cauchemar.

Eric Pessan, auteur du remarquable « aussi loin que possible », parvient à créer une tension étouffante où l’écriture et l’amitié se posent comme des bulles d’oxygène salvatrices.

Les deux adolescents de son précédent roman trouvaient une échappée dans la course, le corps constamment en action, la fuite en avant. Dans ce livre-là, David, ses amis et leurs familles parviennent à se désengluer de leurs peurs et à désamorcer la violence grâce aux mots. Ceux qu’on pense, qu’on tait d’abord, qu’on écrit quand même et qu’on finit par dire.

La Grande Forêt. Le pays des Chintiens. - Anne Brouillard
La Grande Forêt. Le pays des Chintiens.
Anne Brouillard
Pastel

Au pays des Chintiens dans la région du lac tranquille, Killiok, un drôle d’animal noir entre le chien et le Moomin s’inquiète pour son ami magicien Vari Chésou dont il n’a plus de nouvelles. Il partage ses craintes avec Véronica et tous deux décident de partir à sa recherche. Une fois les cartes étudiées et le sac à dos judicieusement rempli, ils s’aventurent dans le matin frais. Ils entrent dans la grande forêt. Là, ils croiseront Susy le cheval blanc, une ligne de chemin de fer, une pluie glacée, une cabane douillette, celle de Pikkeli Mimou, qui les héberge le temps d’une nuit et leur livre quelques indices pour poursuivre leur route.

Leur quête se prolonge et les rencontres les plus farfelues vont se multiplier (le Chat Mystère, les Bébés Mousse, Monsieur Hysope…) nous rappelant l’univers fantastique et un peu suranné du « Pays où l’on arrive jamais » d’André Dhôtel ou l’onirisme de « Alice au Pays des merveilles ».

Anne Brouillard excelle dans la représentation de la nature, sauvage et vibrante et créé un conte à la forme mêlant album, bande dessinée, cartographie et planches documentaires qui apportent une touche de réalisme au merveilleux.

Un fabuleux livre d’aventures dont on attend les prochains tomes, à déguster à tout âge à partir de 5 ans.

Koi ke bzzz - Carson Ellis
Koi ke bzzz
Carson Ellis
Hélium

Carson Ellis, illustratrice canadienne au travail extrêmement fin et délicat, livre ici un album plein d’humour qui ravira les plus petits.

Deux insectes trouvent sur leur chemin une chose étrange. Mais qu’est-ce donc ? Koi ke bzzz ?

Ils comprennent rapidement qu’il s’agit d’une pousse, qui en grandissant, attire d’autres insectes et autant d’hypothèses sur cette drôle de plante.

Elle s’épanouit, fleurit, puis se fane et disparaît jusqu'à son retour au prochain printemps. Pendant ce temps, coccinelles, hannetons, fourmis et libellules débattent, s’agitent, se métamorphosent, autour d’elle.

Toutes ses considérations se tiennent en langue insecte, faite d’onomatopées plus ou moins proche de notre langue humaine. Cet album sera donc aussi l’occasion pour les lecteurs d’expérimenter ces drôles de sonorités.

La chair - Rosa Montero
La chair
Rosa Montero
Métailié

Plutôt que se montrer seule à l’opéra le soir de la représentation de « Tristan et Iseult » et pour rendre jaloux son amant qui vient de la quitter pour sa femme légitime, Soledad une femme de 60 ans engage un jeune gigolo, Adam. Un évènement violent et inattendu sur le chemin du retour transforme ce qui devait être un épisode éphémère en une relation intime et sulfureuse. Aveuglée par le désir et le besoin de toujours séduire, accablée par le temps qui passe impitoyablement, Soledad se précipite dans une liaison avec le troublant jeune homme. Cette passade vient la déstabiliser alors qu’elle est en train de monter une exposition sur les Ecrivains Maudits pour la bibliothèque nationale. Des anecdotes de leurs vies tourmentées font écho à l’existence inquiète de Soledad, entre soif inassouvie d’amour et peur de la folie qui pourrait l’entraîner dans la même spirale que sa sœur. A la fois lucide et caustique, l’auteure de « L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir » dresse le portrait touchant d’une femme aux prises avec l’intemporelle angoisse de la mort et de l’échec. Un roman énergique sur fond d’intrigue et de mystère.

Le Silence - Reinhard JIrgl
Le Silence
Reinhard JIrgl
Quidam

Le Silence, c’est comme une entrée dans l’intimité la plus profonde d’une famille allemande, et dans celle de l’histoire complexe, tourmentée et totalitaire, d’un pays au long du XXe siècle. La confidence d’un arbre généalogique comme étant celle de l’Universel. Le nouvel opus de Reinhard Jirg est vertigineux.

À l’occasion d’une dernière rencontre, un père et son fils évoquent le lourd héritage familial appuyé par l’album photo, compilé depuis un siècle. Où comment les histoires du passé déterminent la psychologie des vivants. Où comment les méandres chronologiques est-allemands forment une conscience collective à laquelle cette lignée n’échappe pas.

Alternance des dialogues et des voix intérieurs, inventions typographiques et syntaxiques, Reinhard Jirgl distille ses mécanismes stylistiques et narratifs pour mieux nous accrocher à chaque mot et à chaque sens, nous arrêter, nous questionner et nous livre, en plus de tout, une saga passionnante.

Mister Alabama - Phillip Quinn Morris
Mister Alabama
Phillip Quinn Morris
Finitude

Alvin Lee Fuqua a la belle vie simple qu’il souhaite. Une maison léguée près des lacs et marais, un boulot de pêcheur de moules dangereux mais rémunérateur, et quelques bons potes. Sinon que son rêve de devenir Mr America s’est évanoui.

Et sinon que tout semble venir troubler cette sérénité. Son meilleur ami et mentor meurt. La femme de celle-ci s’installe chez lui avec enfants et une volonté farouche de vivre le plus « librement » possible. Les névroses de sa sœur comédienne prennent de plus en plus de places. Et les copains déconnent avec la marijuana. C’est beaucoup pour Alvin qui aurait préféré rester tranquillou et qui, décide finalement de se remettre férocement à la muscu, avec force stéroïdes…

Mister Alabama est la succession des étapes de la plongée en eau profonde d’un homme qui n’a rien demandé, une galerie de portraits de gentils outsiders qui ont, avant tout, choisi d’être libre.

Phillip Quinn Morris va droit au but avec beaucoup de bienveillance. Et en plus c’est parfaitement dôle !

Underground Doesn't Exist Anymore - Lek & Sowat
Underground Doesn't Exist Anymore
Lek & Sowat
Manuella éditions

L'ouvrage réunit les expériences de Lek & Sowat, graffeurs confirmés, qui avec l'aide du commissaire Hugo Vitrani, vont investir le Palais de Tokyo, alors en travaux, deux ans durant. De l'action (et invitations) semi-clandestine à l'exposition, en passant par le lègue d'une œuvre pérenne au musée, le livre retrace avec de nombreux entretiens et photographies de l'expérience, le questionnement de ces artistes, nés dans la clandestinité et l'investissement de l'espace public, au moment d'investir un lieu démonstratif de l'art "officiel" actuel. Le titre répond-il à ce questionnement ?

Le destin tragique d'Odette Léger et de son mari Robert - François Bouton
Le destin tragique d'Odette Léger et de son mari Robert
François Bouton
Le Bec en l'air

Systématiquement, François Bouton photographie, depuis chez ses parents, le salon de coiffure d'en face. Et il déroule ainsi, comme un roman-photo, la vie d'Odette et Robert, de leur salon de coiffure, et celle du quartier d'une petite ville ouvrière depuis les années 60. Roman-photo puisque François Bouton commente et annote ses photos, ils les organise pour l'histoire d'une vie. Le résultat n'est pas vraiment nostalgique, mais réellement, affectueusement hilarant.