Nos coups de cœur

Taqawan - Éric Plamondon
Taqawan
Éric Plamondon
Quidam

Dynamique et foisonnant, tour à tour drôle, concerné et sombre, Taqawan est notre gros coup de cœur de ce début d’année.

Taqawan, comme le nom amérindien du saumon, celui qui remonte le courant pour revenir aux sources, aux origines. C’est dans un certain sens ce que continue de faire Éric Plamondon dans son œuvre toujours aussi réjouissante.

Les faits de départ sont bien réels et quelques peu oubliés : un fort mouvement de contestation de la communauté Mig’maq au moment où, leur quota de pêche se voit être très sérieusement attaqué, et par là même, cette population fortement mise en danger. Avec cet événement de 1981, ce sont des décennies, des siècles, d’interventions peu glorieuses de l’homme blanc sur le territoire indien nord américain qui ressurgissent.

Ce roman protéiforme mêle donc la grande histoire, celle des sources de ce pays où se rejoignent les intérêts politiques d’hier et d’aujourd’hui, avec la petite, celle d’un groupe de personnages symbolisant à merveille la mixité culturelle de ce Québec, et qui vont directement subir l’impact de ces événements violents, portant ainsi Taqawan, par endroits, aux portes du roman noir.

Par endroits seulement, car Plamondon n’oublie surtout pas de dérouler son style si particulier, parrainé pour notre plus grande joie par le grand Brautigan, fait de courts chapitres alternant les grands enjeux et les petits destins, le tout lié avec la sauce des détails savoureux et populaires d’une culture aux origines multiples qu’il ne faut surtout pas oublier, au moment où tout semble séparer les hommes.

La conquête des îles de la Terre Ferme - Alexis Jenni
La conquête des îles de la Terre Ferme
Alexis Jenni
Gallimard

Il est des épisodes majeurs de l’histoire qui, bien que très documentés, bien que maintes fois interprétés, étudiés et adaptés, gardent néanmoins leur part de mystère. Et il est des rendez-vous que la littérature de roman se fixe avec la discipline historique pour apporter sa pierre à l’édifice. D’abord parce que ce mystère laisse la place à l’imagination, à la fiction et ensuite parce que ce genre d’épisodes, si extraordinaires et si fondateurs ne pourront que très rarement être dépassés en intensité en enjeux et en narration. C’est donc un défi auquel s’attaque Alexis Jenni. Et il s’y emploie fort bien.

Hernan Cortés a réussi à conquérir le grand empire Mexicas de Montezuma.Une entreprise délirante démarrée à Cuba en 1519.Cuba où Cortes s’émancipe du gouverneur local pour réunir tout ce qui se fait de « conquistadors », aventuriers en tout genre, échoués sur les côtes des « Indes » nouvelles pour diverses raisons.

À partir de ce moment, l’avancée de ces 500 est inéluctable. Une poste forgée à la négociation, à l’art de la séduction, à la faculté de Cortés à utiliser les inimitiés locales et à l’espoir d’une fortune colossale. Une piste largement marquée du sang et de la violence, le plus souvent celui des Indiens, manipulés et volontiers sacrifiés.

Cette épopée nous est contée par Juan de Luna, dit « Innocent ». Un jeune clerc défroqué et banni d’Espagne qui deviendra le confident de Cortés.

À travers sa voix, c’est toute notre fascination pour cette aventure que nous découvrons. Ainsi que le constat de vanité que nous pouvons faire à son épilogue.

Le roman de Jenni, très documenté est sans concessions pour ces deux sociétés qui s’opposent ici. Sans jugement non plus, sinon celui des personnages sur eux-mêmes. Il réussit à compiler un récit historique très réaliste, un roman picaresque passionnant et une réflexion aboutie sur les faits que nous avons aujourd’hui à comprendre comme fondateurs, bien que lointains, de nos sociétés.

Jeu blanc - Richard Wagamese
Jeu blanc
Richard Wagamese
Zoé

Si la littérature peut faire voyager, si elle la faculté de déplacer le curseur de nos habitudes et d’élargir ainsi notre monde connu, si en plus elle a celle d’exorciser et d’évoquer la contre histoire, celle exclue des manuels, alors Richard Wagamese, avec Jeu blanc, y contribue indéniablement en proposant ce roman qu’il est impossible de lâcher.
Jeu blanc avance de pleins pieds dans la culture, les mythes et traditions des « natives » ojibwés, dans ce territoire immense et intense, froid et sauvage du nord canadien, que nous parcourons à grandes glissades et dans l’histoire terrible de l’assimilation-disparition organisée des coutumes locales.
Saul Indian Horse porte en lui une histoire tragique qu’il se doit de raconter. Il se le doit à lui-même d’abord, pour enfin sortir de cet état de fuite en avant violente qui l’habite depuis son entrée trop précoce dans l’âge adulte. Lui qui fut préservé dans l’enfance par sa grand-mère jusqu’à son dernier souffle lui transmettant les légendes et pratiques ojibwés. Lui qui fut comme tant d’autres indiens internés de force dans un orphelinat catholique où les violences psychologiques et corporelles étaient sensées vous faire rencontrer Dieu et effacer en vous toute indianité. Lui qui fut momentanément sauvé par le hockey sur glace dont il apprendra les plus belles subtilités avant de découvrir que même dans ce jeu où il excelle, il n’est qu’indien au milieu des blancs. Lui qui tombera progressivement dans l’alcoolisme dur, addiction de plus en plus répandue chez les autochtones.
Et il le doit aussi à tant d’autres, de raconter. Comment il souhaite trouver, lui l’indien, sa place dans ce monde. Et c’est à travers la plume de Richard Wagamese qu’il le fait, à travers la force que celui-ci trouve pour transmettre ce parcours qui démonte pas mal d’idées reçues sur un pays, en même temps qu’il en dévoile la beauté et les sources, et à travers la beauté d’une langue dirigée par de multiples esprits.

Joseph Mitchell -
Joseph Mitchell
Diaphane / 33 Morceaux / Sous-sol

La vie de Joseph Mitchell fait l'objet d'un nouveau livre aux éditions du sous-sol : L'homme au portrait. On y découvre le parcours de l'homme, la matière de sa littérature et l'on tente de résoudre l'énigme qui l'entoure. Joseph Mitchell ne publiera jamais de roman, ce Graal qu'il recherchera pourtant longtemps. Mais un certain nombre de livres oui. Et l'on ne s'en plaindra pas tant sa littérature nous y éclabousse à tout niveau.

Joseph Mitchell (1908-1996) fut journaliste et porta le reportage au rang d'oeuvre d'art. Ces fameuses chroniques ont fait l'objet de plusieurs publications aux USA et sont récemment traduites en français. Le dernier, Le fond du port (éditions du sous-sol). Initialement écrits dans le New Yorker, ces récits nous plongent dans l'activité portuaire de New York dans les 1940’s et 1950's. Mitchell parvient à nous y poser littéralement. Arpenteur infatigable de ce territoire, il nous donne à voir ses recoins, ses odeurs, ses travailleurs, ses ambiances, ses restaurants et ses personnages. Si ces reportages sont si passionnants, c'est qu'ils sont très écrits, très construits, le fruit d'une étude minutieuse et d'une soif de rencontre. C'est aussi car il sait où il nous emmène, il connaît ces lieux et leur histoire par cœur. Le marché aux poissons n'a plus de secret pour lui, pas plus que les différentes pêches de la baie. Et puis Mitchell, comme pour mieux nous conduire au hasard des étals et des rues, pratique parfaitement la sérendipité du flâneur. Comment par exemple sa passion des fleurs sauvages le mène au cimetière du quartier de Rossville et à la rencontre de la mémoire de cette communauté de pêcheurs noirs de Staten Island installée au XIXe, le très sage Mr Hunter.

Aucune star dans les reportages de Joseph Mitchell. Pas de bling bling. Au contraire, c'est le quotidien qu'il sublime, ce sont ces petites histoires qu'il rend extraordinaires. Et c'est ce qui fait littérature. Sous sa plume, les habitants de New York sur lesquels ses yeux se posent deviennent personnages de romans et les endroits visités de magnifiques décors d'un autre temps. Le superbe volume publié en 2016 chez Diaphane, Le merveilleux Saloon de McSorley est, en ce sens, par la somme des récits proposés, une parfaite photographie de la ville dans les années 1930’s – 1950’s. Une représentation précise de la diversité qu'elle représentait, depuis ce saloon irlandais qui donne le titre au recueil, jusqu’aux pique-niques de la communauté de Trinité et de ces chanteurs de Calypso (Houdini!) en passant par le « musée » du Capitaine Charley et ses momies égyptiennes sur lesquelles on s'assoie pour discuter. Le merveilleux saloon... est un livre de contes que l'on peut picorer chaque soir, comme pour rêver à une nouvelle histoire. Un voyage dans le temps celui des rues de New York entre 1938 et 1955, celui de sa mixité, de sa diversité de pratiques, d'une cohabitation difficile mais réelle.

Après la restitution, par ces récits, de sa grande soif de rencontres, Joseph Mitchell est resté presque 30 ans sans, apparemment, ne rien écrire. Cherchant inlassablement la formule d'une autre forme. Du roman peut-être. 4 textes écrits à cette période sont cependant connus. 4 textes dont la prose poétique remarquable tranche avec les chroniques. 4 textes que les éditions 33 morceaux ont publié en 2016 : Street Life.

Churchill, Manitoba - Anthony Poiraudeau
Churchill, Manitoba
Anthony Poiraudeau
Inculte

C’est en faisant l’acquisition d’une carte Vidal Lablache, celle de l’Amérique du Nord, qu’Anthony Poiraudeau se trouve hypnotisé par un point y étant marqué : la ville de Churchill, tout au nord de l’état canadien du Manitoba, au bord de la baie d’Hudson. Le point d’entrée de contrées sauvages et extrêmes et des rêveries et projections les plus profondes sur la possibilité du voyage ultime, de l’isolement choisi, de la confrontation à l’espace et de l’expérience intime.

Cette hypnose ne vient pas de nulle part tant Anthony Poiraudeau nous exprime sa passion première pour les cartes et sa faculté de jeunesse à effectuer les voyages les plus aboutis en parcourant les atlas. Elle vient aussi de sa passion pour la lecture, autre source de déplacements infinis, contractée dès l’enfance. Gracq, Faulkner ou encore Vernes sont donc régulièrement convoqués dans Churchill, Manitoba qui se trouve être finalement le récit du passage à l’acte : la confrontation de l’auteur au voyage réel, avec pour bagage sa bibliothèque mentale et ses grands « maîtres » et la volonté d’écrire sa propre expérience psycho géographique.

Churchill, Manitoba c’est enfin la prise de mesure finale entre les ambitions préalables au voyage et la réalité crue d’un espace et de ses contraintes : Que viens-je finalement faire dans ce trou perdu ? Qu’ai-je laissé en souhaitant cet isolement ? Que raconter sur Churchill et qu’est ce que Churchill raconte du monde ? Et pourquoi le faire ?

Anthony Poiraudeau arpente donc cet espace et son histoire, un mois durant. Il compile, documente et raconte, avec sensibilité et une érudition toute pudique, son bout du/de monde, en un véritable labyrinthe d’écriture et de maîtrise, dans lequel il ne nous laisse surtout pas nous perdre.

Passionnant et lié à tellement de ressorts que l’on pourrait en parler encore des heures.

Pacifique - Tom Drury
Pacifique
Tom Drury
Cambourakis

Pacifique est le nouveau roman chorale de Tom Drury au sein du comté de Grouse. Il fait revenir nos vieilles connaissances, avec bonheur, et cependant beaucoup de choses ont changé. Dan n'est plus shérif, mais un privé loin des affaires traitées par un Philip Marlowe à Los Angeles. LA, justement, Micah est parti y vivre, pour renouer avec sa mère. Il y découvre surtout les joies de l'indépendance et de l'apprentissage de la liberté. Ajoutons à cela un trafique de fausses reliques celtes, un bandit-rieur, une jeune illuminée à la recherche d'une pierre magique, le show business californien et tout est réuni pour cette nouvelle comédie humaine. Beaucoup de choses ont changé mais on retrouve toujours cette même faculté chez Drury à décrire, poser, surprendre, faire rire en quelques mots tranchants. Toujours cette même aptitude à décaler les situations les plus anodines, par un micro événement, une suite de coïncidences, pour nous diriger vers l'inquiétant, le loufoque et le mystérieux.

Et surtout ce qui ne change pas, c'est le plaisir complètement non coupable que l'on a à retrouver notre fauteuil, notre boisson préférée, une soirée sans ombre à l'horizon et Pacifique de Tom Drury, en se contraignant à ne pas lire trop vite pour en profiter le plus longtemps possible. C'est toutefois compliqué, tant les pages de ce roman se tournent d'elles-mêmes.

Björn et le vaste monde - Delphine Perret
Björn et le vaste monde
Delphine Perret
Les fourmis rouges

Revoilà Björn. Dans le précédent album de Delphine Perret, l’ours avait réglé son réveil sur printemps. Nous le retrouvons alors qu'il s’éveille doucement, à son rythme. Il sort de l’hibernation puis de sa caverne et tombe nez à nez avec une tortue voyageuse. Nouvelle dans la forêt, Björn lui présente les autres animaux de la forêt le renard, le lièvre, le blaireau et tous se racontent leurs rêves hivernaux.
Ces six nouvelles histoires de Björn parlent encore d’amitié, de partage, de contemplation, d’être au monde. En pique-nique, à la piscine, Björn explore le vaste monde qui l’entoure, il va même jusqu’à sortir de la forêt le temps d’un voyage en bus. Car cette fois, Björn et ses amis sont amenés à découvrir et voyager.
On pense à l’univers sylvestre de Toon Tellegen, d’ Arnold Lobel ou de Delphine Bournay.
La ligne claire et le papier sable choisis par Delphine Perret offre un écrin doux et dépouillé d’artifice, simple et frais comme une brise dans le pelage. Quel plaisir de suivre cet ours apaisant et drôle qui accueille généreusement la beauté des petits riens qui animent la vie.

Amenées - Esther Salmona
Amenées
Esther Salmona
Éric Pesty éditeur

C'est à première vue un inventaire. Un inventaire dont l'émotion qu'il suscite affleure petit à petit. Une liste de choses qui disent les images, les sons, les souvenirs. Le vide se fait, se fera, et il faut, paradoxalement, emmagasiner. Conserver un peu, mais pour ne pas accumuler, ni faire disparaître.

Esther Salmona, dans ce vide qui se fait, dans cette disparition, force sa mémoire pour que LA disparition n'en soit pas complètement une. Amenées est d'une grande simplicité, d'une grande beauté et ainsi, une réussite.

Le bikini de diamant - Charles Williams
Le bikini de diamant
Charles Williams
Gallmeister / Totem

Fils d’un escroc professionnel qui souhaite se faire oublier quelque temps, le petit Billy nous conte un été trépidant avec toute la verve naïve et piquante d’un gamin débrouillard élevé sur les champs de course. Du haut de ses sept ans, il va passer des vacances inoubliables dans la ferme de son oncle Sagamore Noonan. Impossible de s’y ennuyer, cette ferme infestée par la puanteur des bacs de tannage réunit le vieux Finley dans son arche perchée, des éleveurs qui pleurent leurs cochons et des policiers opiniâtres et dépassés qui tentent de coffrer Sagamore pour trafic d’alcool. Dans cet univers loufoque surgissent une ravissante danseuse de streap-tease et son protecteur véreux poursuivis par une bande de malfrats patibulaires. Quand la belle en bikini disparait, la plus grande traque du siècle s’organise et les frères Noonan se frottent les mains en faignant la plus parfaite innocence. De sous-entendus comiques en péripéties rocambolesques, le génie des frères Noonan est irrésistible !
Edité en 1957 dans la collection Série Noire sous le titre « Fantasia chez les ploucs », les éditions Gallmeister de nous offrent une nouvelle traduction (par Laura Derajinski) de ce roman sacrément drôle, et nous les en remercions !

Dans la forêt d'Hokkaido - Éric Pessan
Dans la forêt d'Hokkaido
Éric Pessan
École des Loisirs

Les héros des romans jeunesse de Eric Pessan  habitent tous la même tour, dans une cité sans nom.
Après Antoine et  Tony dans Aussi loin que possible,  David dans la plus grande peur de ma vie, nous retrouvons Julie, déjà évoquée par son frère Thomas dans Plus haut que les oiseaux.
Julie s’extrait d’un cauchemar en hurlant, brûlante de sueur et de terreur. Dans ce rêve à la perception si proche de la réalité, elle est un petit garçon japonais, abandonné, seul, dans une grande forêt. Chaque plongée dans le sommeil l’amène dans la forêt, dans le corps de cet enfant, perdu, frigorifié. Elle-même se retrouve rapidement en état de fatigue extrême.
Passant du nous au je à chaque rapprochement des deux individus, Eric Pessan nous invite à prendre la place de l’autre, à visiter ses peurs, son passé et nous pousse à l’empathie.
La famille de Julie, généreuse et impliquée accueille au même moment trois jeunes réfugiés Erythréens. Comme un écho à l’échange entre Julie et l’enfant d’Hokkaido, les solutions se cherchent, se trouvent en partageant forces, chaleur et expériences.

Le labyrinthe d'une vie - Adam Foulds
Le labyrinthe d'une vie
Adam Foulds
Piranha

C'est une très belle découverte que la deuxième traduction d'Adam Foulds chez Piranha en cette rentrée 2017. Une très belle découvert car il est autant agréable que déroutant de se perdre dans ce labyrinthe d'une vie, tant la forme est soignée, précise et intelligente.

Tenter de pénétrer dans la frontière mince qui nous sépare de la folie, de l'instabilité, de la mélancolie sévère. Tenter de percer le mystère d'une écriture qui se teinte de ces aspects. C'est que Adam Foulds réussit à faire en scrutant un John Clare sur le déclin, au moment où il est interné, et en choisissant sa rencontre, ou plutôt sa non-rencontre, avec Alfred Tennyson, jeune écrivain déjà célèbre en cette année 1840.

Les personnages de ce labyrinthe sont soit, saint d'esprit, la famille Allen, responsable de l'asile expérimental, soit considéré comme souffrants comme John Clare. Mais leurs sensations se mélangent dans un méandre étonnant où transpire la poésie rurale et sensuelle du maître anglais.

Panthère Première # 1 - Collectif
Panthère Première # 1
Collectif

Il n’y a pas grand chose à dire de cette nouvelle revue. Sinon qu’elle est forcément nécessaire. Courageuse, érudite, aventurière, féministe.

Opus collectif jusqu’au bout, de la conception à la fabrication en passant par l’écriture, on y découvrira et apprendra des paroles étonnantes. On retient l’entretien des « enseignantes-contrebandières » qui, dans la Roumanie des années 80 et 90, survivent par le troc et la vente de marchandise cherchées à Istanbul. Ou encore ce qu’est le dilemme de Cologne. Être coincée entre plusieurs causes, être femme, être racisée… Comment se faire entendre ?

Car c’est l’enjeu premier de Panthère. Se faire entendre et donner à entendre des paroles peu entendues. Si en plus le graphisme continue d’être aussi parfait, il ne reste plus qu’à souhaiter longue vie à Panthère Première.

Le petit garçon sur la plage - Pierre Demarty
Le petit garçon sur la plage
Pierre Demarty
Verdier

Disséquer deux images. Jusqu’à les épuiser, jusqu’à confondre pleinement la fiction et la réalité. C’est ce que réussit à faire Pierre Demarty au long de ce court roman. La première, au cinéma, va bouleverser le narrateur au point de le faire rejoindre sa famille plus tôt que prévu. La seconde va venir rebondir dessus comme un écho, et le chambouler de nouveau. Ces images, dont le point commun est de montrer un petit garçon sur une plage, ne sont jamais citées, mais nous les connaissons (au moins l’une d’entre elles). Elles sont devenues évidentes. Elles ont été montrées, à toutes les sauces, expliquées, commentées, utilisées.

Demarty, d’une magnifique écriture sobre, brute, maitrisée, nous les décrit donc ces images, à outrance, puisqu’on nous les a montrées à outrance et nous interroge sur notre façon de regarder, de ressentir, sans bienséance ni ironie, et propose au final un texte magnifique.

Le dossier M (livre 1) - Grégoire Bouillier
Le dossier M (livre 1)
Grégoire Bouillier
Flammarion

Qu’est ce qui fait que l’autofiction peut agacer en général ? Qu’est ce qui fait que la petite histoire personnelle ne fait pas littérature ? Et qu’est ce qui fait que Grégoire Bouillier vient contredire d’un pavé de 800 pages (le premier numéro d’un diptyque, une blague ?) toutes ces questions-affirmations ?

Le Dossier M est l’histoire de Grégoire Bouiller, ou du moins celle qu’il nous raconte, ou du moins, une histoire possible de Grégoire Bouiller. Celle de sa rencontre avec M, une histoire d’amour peu commune, qui balaie tout ce qu’il a connu, et qui sera la source d’un enchaînement d’événements riches et rebondissants.

Le Dossier M est une tentative d’analyse de ce qu’est la rencontre amoureuse totale et de ses implications. Il est une description fine des sentiments avouables et inavouables. Il est donc foisonnant.
Car le Dossier M est l’art de la narration et de la digression de Grégoire Bouillier qui, donc, nous donne à lire bien d’autres histoires que la sienne. Avec un humour, un décalage, une autodérision et une érudition peu commune.

Il est étrange de ne pouvoir répondre aux questions posées plus haut, comme il est étrange de se plonger avec une telle gourmandise dans ce morceau de littérature, et d’être à ce point content de le faire.

Une histoire des loups - Emily Fridlund
Une histoire des loups
Emily Fridlund
Gallmeister

Madeline est une adolescente étonnante. À part. Élevée en marge, classée rapidement au lycée parmi les « originaux », elle est solitaire, très éveillée, débrouillarde et particulièrement maligne. Mais la famille qui s’installe de l’autre côté du lac, à portée de jumelle, viendra troubler son quotidien. Peut-être le cherche-t-elle d’ailleurs. Elle va vite nouer des liens d’amitiés avec cette jeune maman, Patra, s’occuper fréquemment du jeune Paul, et assez vite, nourrir une méfiance envers le charismatique papa, Leo.

Troublant est le mot qui vient assez facilement à la lecture d’Une histoire des loups, tant Emily Fridlund nous entraîne dans cette histoire avec une habileté peu commune, usant de mécanismes chronologiques et d’ambiances parfaite pour nous donner, petit à petit, les indices d’une sombre affaire. Une histoire des loups est un roman sombre par l’histoire qu’elle raconte, par le décor intense du Minnesota, mais lumineux à travers l’œil de ce superbe personnage qu’est Madeline. On est vite averti de l’existence d’un problème, on est vite conscient de l’énigme qui entoure cette famille mais Emily Fridlund nous maintient, comme son personnage, dans l’attente et la compréhension progressive. On sait le danger possible, mais on ne sait d’où il viendra, et on ne lâche pas les pages de ce livre.

Collection "L'ordinaire du capital" -
Collection "L'ordinaire du capital"
Éditions Amsterdam

Deux « petits » ouvrages pour inaugurer cette nouvelle collection aux éditions Amsterdam qui soulèvent notre enthousiasme.

La petite ville, d’abord, d’Eric Chauvier. Il revient sur les traces de son enfance, à St Yrieix le Perche pour décrire une ville disparue, vidée de sens.

Les Briques rouges, ensuite, de Quentin Ravelli, qui décrit la crise terrible qui ravage la Sagra, ancien el dorado de la brique en Castille.

Dans cette collection, il sera question du capital, de ses outrances et de ses mécanismes dévastateur. Il y sera question d’anthropologie. De territoire aussi, de notre nostalgie envers sa diversité. Il y sera question de littérature car, les auteurs édités ne négligent pas la forme au propos politique. Il y est déjà question d’édition enfin, car  ces très beaux « petits » livres méritent qu’on s’y attaque, et vite.